Regards n°1123

La maison de Lee Shulman, notre mémoire collective en Kodachrome

Dans le cadre du festival PhotoBrussels, le Hangar, accueille The House. Conçue par Lee Shulman, fondateur du Anonymous Project, cette exposition immersive transforme l’espace du centre d’art photographique bruxellois en maison américaine des années 1950, que le visiteur parcourt de pièce en pièce, du jardin à la chambre à coucher, y découvrant quantité de photos de famille, fixées aux murs, posées sur les meubles, projetées sur les murs et plafonds.

Depuis 2017, Lee Shulman, londonien vivant à Paris, collectionne les diapositives couleur Kodachrome, achetées par lots sur eBay, en brocantes, ou reçues via son réseau de contacts. Il possède aujourd’hui près d’un million de ces « dia », prises par des amateurs, surtout aux États-Unis et en Grande-Bretagne, capturant la vie familiale : barbecues au jardin, vacances en caravane, premiers pas des enfants, fêtes de famille, bals de fin d’année, voyages, etc… Des images intenses grâce à la « magie » du film Kodachrome, commercialisé par Kodak dès 1935, et dont les couleurs saturées deviennent la signature visuelle de l’Amérique d’après 1945. Les dia Kodachrome, projetées au salon lors de diaporamas, sont des images intimes, partagées entre parents et proches, immortalisant des moments marquants de la vie de famille. Depuis l’ère du numérique, ces dia finissent en brocante, si pas à la poubelle, peut-être avoir été digitalisées par leur propriétaire, ou suite à son décès. Shulman sauve ces images uniques de la disparition. Il les archive, les sélectionne, leur redonne une présence physique et émotionnelle, dans ses livres et ses expositions.

Le rêve américain en Kodachrome

Le « Projet anonyme » de Shulman n’est pas seulement esthétique ou nostalgique. Comme il l’explique, lorsque sa grand-mère de Lituanie arrive en Palestine après la Shoah, elle est la seule survivante de toute sa famille. Cette généalogie brisée révèle le cœur du projet : les diapositives d’inconnus deviennent le matériau d’une mémoire visuelle collective qui supplée les mémoires individuelles ravagées par l’Histoire. Celles qu’il collectionne sont parfois issues de familles juives d’après-guerre, qui ont fui l’Europe et reconstruit une vie dans les banlieues américaines. On y voit le rêve américain en Kodachrome : la maison avec pelouse, la voiture, les enfants… Collecter et sélectionner cette masse d’images de vies ordinaires est un acte de réparation. Reconstruire, image par image, ce qui a disparu.

Dans l’exposition bruxelloise, la dimension intime et universelle du « Projet anonyme » atteint toute son intensité. On se promène dans cette maison reconstituée comme si on visitait la demeure d’inconnus mais dont le cadre de vie familier et les images émouvantes nous plongent dans notre passé. À la fois voyeurs et invités, nous y retrouvons nos propres souvenirs. Ces portraits anonymes ressemblent parfois à ceux de nos proches. Lee y glisse d’ailleurs certaines de ses propres diapositives familiales, reçues de son père. The House est aussi un hommage à son ami disparu, le célèbre photographe Martin Parr (1952-2025).

Dans un monde où nos souvenirs sont stockés dans des supports numériques, l’art de collectionner pratiqué par Lee Shulman nous rappelle la valeur des objets physiques. Il nous révèle la force et la beauté de ces diapositives, images intimes, qu’il choisit avec talent pour composer un immense album de famille collectif. Une œuvre de réparation de la mémoire visuelle du 20e siècle.

The Anonymous Project by Lee Shulman presents – The House ; jusqu’au 17 mai 2026

Hangar, Place du Châtelain 18, 1050 Bruxelles ; mercredi à dimanche 12-18h

www.hangar.art

Écrit par : Roland Baumann

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