Au-delà du scandale judiciaire, l’affaire Epstein s’est muée en nouvelle matrice du complotisme contemporain. Elle réactive des archétypes antisémites anciens — pouvoir occulte, argent corrupteur, perversion morale — que l’écosystème numérique propage et amplifie.
Le 30 janvier dernier, le ministère américain de la justice publiait ce que David Medioni, journaliste à Conspiracy Watch, qualifie de « nitroglycérine » : trois millions de pages supplémentaires venant densifier un peu plus l’affaire Epstein, des milliers de mails, vidéos et photos documentant la construction d’un réseau pédophile et la recherche maladive de toujours plus de corps et de pouvoir. « Une véritable bombe documentaire » dit Medioni ! La formule est juste. Car au-delà de leur volume impressionnant, ces documents ne produisent pas seulement de l’information. Ils façonnent un récit. Ils alimentent une dramaturgie mondiale où s’agrègent élites politiques, fortunes internationales, sexualité prédatrice et soupçon d’impunité. Dans cet espace saturé d’archives, le fait judiciaire ne tarde pas à se métamorphoser en mythe contemporain. Epstein n’est plus mais son passé parle plus que jamais. Les conséquences de ces traces laissées partout inquiètent les élites aux quatre coins de la planète, de la famille royale norvégienne aux éminences grises du gouvernement britannique, d’Ehud Barak omniprésent dans les échanges de mails au jusqu’alors increvable Jack Lang, démissionnaire de l’Institut du Monde Arabe après avoir été accusé d’avoir mis son réseau et sa famille au service du pédophile américain.
Paris, épicentre du soupçon
L’intrigue s’est jouée, en partie au pied à terre parisien de Jeffrey Epstein, Avenue Foch, dans les quartiers cossus de la capitale. Loin de la modeste garçonnière, cet appartement de 740 m2 d’un standing exceptionnel bluffait tous ses convives. Au-delà du faste, ce qui frappe témoins et enquêteurs, c’est bien la profusion de photos accrochées aux murs et dans les recoins les plus intimes. Des clichés présentant le propriétaire des lieux aux côtés de personnalités mondialement connues : Bill Clinton, Donald Trump, Woody Allen, Mick Jagger, Fidel Castro et même le pape Jean-Paul II. Un condensé du Who’s Who qui voisine avec d’autres photos, elles aussi omniprésentes… Des images de jeunes femmes nues « qu’on retrouve partout : dans les salons, les couloirs, les toilettes, parfois à l’intérieur des placards » s’étonnent les enquêteurs.
Insoluble affaire Epstein qui mélange les genres et les registres, et éclabousse des sombres fantasmes de son protagoniste tous ceux qui l’ont un jour côtoyé. De Steve Bannon à Noam Chomski en passant par Michael Jackson : pas un jour ne se passe sans qu’un nom soit livré en pâture à l’opinion public. Des couples – Melinda et Bill Gates pour ne pas les citer – se déchirent tandis que l’on bat sa coulpe – à l’image du mathématicien Cédric Villani et du réalisateur Michel Hazanavicius – pour de simples et brèves rencontres sans lendemain. Tout ce qui touche à Epstein, de près ou de loin, semble nucléaire. Et ce qui avait commencé comme un phénomène américain déborde désormais dans les grandes largeurs. Après New-York, la France semble en effet avoir constitué un fief autant que l’espoir d’une renaissance hédoniste pour l’homme d’affaires. Après sa mort en août 2019, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour viols et agressions sexuelles, notamment sur mineures, et son appartement fut perquisitionné. L’ancrage français d’Epstein est documenté. Ses complices et ses rabatteurs sont depuis plusieurs années dans le collimateur de la justice. Le paradis était finalement un autre enfer… D’une certaine manière, le réel se révèle plus invraisemblable que la rumeur. Dans ce contexte, une question se pose : fallait-il mettre sur place publique ces fameux « files » dont une partie est encore largement censurée ? Le débat fait rage. Tandis que certains soulignent l’usage politique qu’en fait un Trump soucieux de pourrir tout débat, d’autres en appellent au principe de transparence. Pour ces derniers, la vérité, aussi affreuse soit-elle, doit sortir.
L’heure n’est plus au secret. On aurait pu croire qu’en révélant le contenu des perquisitions et des dossiers, on mettrait un terme aux fantasmes. Or, il n’en est rien ! Ce qui singularise cette dernière est surement son caractère infini. Plus on creuse et plus on trouve si bien que même les équipes juridiques et autres rédactions de grands médias dotés de moyens humains et d’IA de pointe affirment être dépassés par l’ampleur des révélations. Julien Giry, spécialiste du complotisme interrogé dans Libération, le formule avec une clarté désarmante : « Plus les informations circulent, plus la possibilité de créer des récits alternatifs est forte. » Et il ajoute, dans une formule qui éclaire directement la séquence actuelle : « Dans une sorte de paradoxe insoluble, la transparence favorise le complotisme. »
Paradoxe de la transparence
Ce paradoxe est au cœur de l’affaire Epstein. La publication massive d’archives ne ferme pas le soupçon : elle l’élargit. Et dès lors, poursuit Giry, « subsistera donc toujours le doute qu’on n’en révèle pas tout. » La transparence, loin d’épuiser la suspicion, la relance donc. Pour couronner le tout, puisqu’une partie des documents a été rendue disponible par l’administration Trump, chaque citoyen peut assouvir sa curiosité en quelques clics. On vient trouver ce que l’on n’aurait jamais avouer chercher. Les découvertes ont ainsi des allures de carburant populiste hautement inflammable : elles associent richesse extrême, proximités et familiarités entre des responsables politiques internationaux de haut niveau, collusion entre milieux d’ordinaire fermés (monde de l’art, de la culture, finance, recherche universitaire, philanthropie), sans compter le mystérieux décès en détention du principal intéressé et les scandales à la pelle qui entourent son héritage et sa fortune. Autrement dit, tous les ingrédients d’une série qui multiplie les épisodes comme les rebondissements.
Là où l’analyse sociologique observe des systèmes, des rapports de pouvoir, des configurations institutionnelles, le récit complotiste personnalise tout. Il transforme des structures complexe et des interdépendances en volontés cachées. Ce déplacement est aussi dommageable que décisif. Il permet de passer d’un scandale pénal à une vision du monde, ici imprégnée d’antisémitisme. « Le complotisme est une vision du monde et non une adhésion ponctuelle à telle ou telle théorie », explique Giry. Dans le cas de l’affaire Epstein cette lecture globale permet de révéler un univers gouverné par des élites secrètes, reliées entre elles par des intérêts occultes.
À cela s’ajoute un contexte politique inflammable : défiance envers les institutions, soupçon d’impunité des puissants, polarisation extrême. « Le complotisme est largement et socialement accepté aux États-Unis, bien plus qu’en France », observe encore Giry. Dans cet environnement, la publication des « Epstein Files » agit comme un accélérateur de défiance. Un spectacle permanent. Plus l’archive est volumineuse, plus l’imaginaire peut y puiser. L’hypertransparence finit par produire de l’hyper-suspicion.
La résurgence des vieux poncifs anti-juifs
Comme en témoigne la multiplication des articles se demandant comment prononcer le patronyme Epstein – symptomatiques d’une propension à voir dans le criminel comme un Autre venu d’une ailleurs tellement lointain qu’on ne saurait même plus comment l’envisager…- l’affaire déborde du cadre pour déboucher sur le poncif antisémite. Jeffrey Epstein était juif. Sa principale complice, Ghislaine Maxwell aussi. D’enquêtes en révélations, cette donnée biographique devient centrale dans certains récits. Conséquemment, on voit réapparaître des schémas antijuifs puisant dans les tréfonds d’une tradition européenne bien ancrée : l’idée d’un réseau financier tentaculaire, la représentation d’élites cosmopolites corruptrices, la sexualisation fantasmatique du mal et, plus profondément encore, l’association entre pouvoir juif et menace rituelle sinon sacrificielle sur l’enfance. Cette mécanique n’est pas nouvelle. Elle prolonge une longue tradition remontant aux constructions antisémites du Moyen-Age jusqu’aux théories de la fin du XIXe siècle dont Les Protocoles des Sages de Sion. Ici, la nouveauté tient moins au contenu qu’au support. L’antisémitisme n’a plus besoin de pamphlet quand il dispose d’algorithmes. L’effet est dévastateur. Dans le cas de l’affaire Epstein, le discours complotiste offre en effet une réponse simple qui hurle sa vérité supposée dans un monde qui n’a plus le souci de la nuance ni de la vérification des faits. Les coupables sont identifiés : d’Epstein, on étend le soupçon aux Juifs en tant que communauté. Ceux qui tirent les ficelles et orientent malicieusement leurs affidés sur tous les continents. Là où on devrait voir un pédophile, un violeur et un voleur, on voit un juif au sein d’un groupe occulte. Le soupçon s’ethnicise… Plutôt que d’inventer de nouveaux démons, cette tentaculaire affaire Epstein fait resurgir des fantômes. Des fantômes auxquels elle offre un décor contemporain, une esthétique numérique, des forums, réseaux sociaux et des millions de pages à commenter. D’aucuns y voient la preuve attestant d’un système de corruption morale des démocraties libérales. L’antisémite qui détestait déjà George Soros pour son influence politique a trouvé en Epstein son pendant déviant et immoral. Le terrain est miné. Il faudra du temps pour dénouer la somme de ces narratifs entremêlés.






