« Nous mourrons mais nous ne nous engagerons pas. » À travers ce slogan devenu cri de ralliement, une partie de la jeunesse ultra-orthodoxe exprime son refus catégorique du service militaire. Des émeutes violentes ont révélé l’ampleur de la crise. Derrière les voitures renversées et les soldats pris à partie, c’est le compromis historique entre l’État israélien et le monde ultra-orthodoxe qui vacille. Dans un pays en guerre et en manque d’effectifs militaires, la question du partage du fardeau devient explosive.
Les rues étroites de Bnei Brak (banlieue à majorité ultra-orthodoxe de Tel Aviv) noires de monde, des silhouettes en noir et blanc courant après les forces de l’ordre. Ces images ont tourné en boucle en Israël, à la une des sites d’information, en ouverture des journaux télévisés et sur les réseaux sociaux. D’autres images montrent une voiture de police renversée, des poubelles en flammes ou encore deux soldates contraintes de se cacher pour échapper à la foule. Dimanche 15 février, une émeute a éclaté à Bnei Brak. Deux commandantes de l’armée effectuaient une visite de routine au domicile d’une soldate de leur unité avant d’être prises pour cible par la foule. Une fausse rumeur affirmant qu’elles distribuaient des ordres de conscription a ameuté le public, causant des scènes de chaos dans cette ville habituellement calme. Si la scène marque le public israélien, c’est parce que Bnei Brak n’est pas seulement le théâtre d’une émeute. La ville est devenue, le temps d’un week-end, le miroir grossissant d’une rupture entamée entre une frange du public ultra-orthodoxe et le reste de la population israélienne.
Selon Shlomo Fischer, sociologue et chercheur au Jewish People Policy Institute, « les actes violents « sont plus significatifs qu’au départ. Ce qui n’était au départ que le fait d’une minorité marginale représente désormais quelque chose de bien plus large au sein du public ultra-orthodoxe », affirme-t-il. Près de deux ans de débats politiques ont polarisé une partie du public. Cette radicalisation s’inscrit dans un contexte institutionnel explosif, ouvert par une décision judiciaire qui a rebattu les cartes du compromis historique entre l’État et le monde haredi (« craignant-Dieu », expression hébraïque pour désigner les ultra-orthodoxes). Le 25 juin 2024, la Cour suprême israélienne mettait fin à l’exemption automatique du service militaire des étudiants des écoles talmudiques (yeshivot). Depuis, les partis ultra-orthodoxes, membres de la coalition de Benjamin Netanyahou, ainsi que le reste de la majorité gouvernementale sont pris dans un débat sans fin. Les formations ultra-orthodoxes exigent l’adoption rapide d’une loi garantissant, sous une forme ou une autre, la poursuite des exemptions pour leurs étudiants. En face, une partie du Likoud, et surtout les partenaires non haredim de la coalition, subissent la pression d’une opinion publique majoritairement favorable à un partage plus équitable du fardeau militaire. Dans le même temps, l’armée affirme manquer cruellement d’effectifs. Les responsables militaires estiment avoir besoin d’environ 12.000 soldats supplémentaires pour soulager les forces régulières et les réservistes fortement sollicités depuis la guerre à Gaza. Dans le même temps, près de 80.000 jeunes hommes ultra-orthodoxes en âge de servir ne sont pas enrôlés. Depuis, les manifestations d’ultra-orthodoxes refusant de s’engager se sont multipliées. Des slogans tels que « Nous mourrons mais ne nous engagerons pas » sont devenus les cris de ralliement de cette jeunesse qui refuse de partager le fardeau militaire.
« Une nouvelle forme de persécution contre le judaïsme »
Dans les médias ultra-orthodoxes, cet épisode de la vie politique du pays est qualifié de « persécution » contre le judaïsme. Aharon Eitan, rabbin et chercheur au Jerusalem Institute for Policy Research, explique que le débat en cours est décrit, au sein du public ultra-orthodoxe, comme la continuité des attaques antisémites en diaspora. « Le vocabulaire utilisé dans ces médias est historiquement associé aux rois étrangers qui imposaient des décrets contre les Juifs », affirme-t-il avant d’ajouter : « Ces termes sont aujourd’hui réemployés pour décrire les décisions de l’État ». Selon lui, ce choix lexical n’est pas anodin : « Cela n’est pas simplement une critique politique. Le monde haredi s’inscrit avant tout dans un cadre théologique. Ses membres interprètent la réalité à travers une mémoire historique de persécution ». Pour le rabbin Aharon Eitan, cette mise en récit s’inscrit dans une idéologie cohérente : « Le haredisme est d’abord une pensée religieuse. Et cette forme de théologie fonctionne comme une idéologie : elle définit ce qui est juste, ce qui est légitime, et comment comprendre les événements. » Dans cette grille de lecture, toute tentative de modifier le statu quo sur la conscription est perçue non pas comme une réforme administrative, mais comme une attaque contre le cœur même du mode de vie ultra-orthodoxe. « Quand vous croyez que l’étude de la Torah protège le peuple juif, toute contrainte extérieure devient existentielle », résume-t-il.
Pour Shlomo Fischer, le statu quo désiré par les élites ultra-orthodoxes est l’isolement. « La logique sous-jacente de l’existence des ultra-orthodoxes est la séparation », explique-t-il. Une séparation non seulement sociologique, mais presque existentielle, à savoir : se tenir à distance du courant dominant de la société juive israélienne. Cette posture s’enracine, selon lui, dans une forme d’instinct de survie : la conviction que le courant dominant est « contaminé ». Dès lors, toute tentative d’intégration, et en particulier la conscription, apparaît comme une menace à l’intégrité spirituelle de la communauté. Dans ce cadre, le débat sur la conscription dépasse largement la question militaire. Il devient le point de friction entre deux visions du judaïsme et de l’État. Comme l’exprime Aharon Eitan : « Aujourd’hui, il y a une tension entre le fait d’être israélien et le fait de pratiquer un judaïsme ultra-orthodoxe ».
Pourtant, depuis que la Cour suprême a mis fin à l’exemption automatique du service militaire des jeunes ultra-orthodoxes, ils sont de plus en plus nombreux à s’engager. L’armée israélienne estime qu’ils seront 1 100 à prendre les armes lors des quatre premiers mois de l’année 2026, soit une augmentation de 20 % par rapport à la même période de l’année précédente. Ce chiffre reste néanmoins dérisoire comparé aux 57.000 étudiants de yeshiva appelés depuis 2024 qui refusent de porter l’uniforme.
Bloqués entre la Torah et les allocations
Ce frémissement ne traduit pas, pour autant, un basculement idéologique massif. Selon Shlomo Fischer, les quelques centaines de haredim qui ont rejoint l’armée ces derniers mois l’ont fait avant tout pour des raisons pragmatiques. « Le mode de vie haredi dépend fortement des subventions publiques », rappelle-t-il. Or, après la décision de la Cour suprême, les jeunes hommes en âge de servir qui ne se présentent pas perdent l’accès à certaines aides sociales. « Si vous êtes censé aller à l’armée et que vous n’y allez pas, vous n’avez plus droit aux subventions », résume le chercheur. Dans ces conditions, l’engagement devient parfois une nécessité économique plus qu’un choix idéologique. « Les familles ultra-orthodoxes ont besoin de ces aides », poursuit-il, évoquant notamment les allocations et les dispositifs de garde parentale. Les hommes mariés, avec plusieurs enfants à charge, seraient ainsi les plus exposés à cette pression financière. À l’inverse, les célibataires peuvent plus facilement attendre un éventuel changement législatif.
Selon le rabbin ultra-orthodoxe, Aharon Eitan, la question de la conscription n’est d’ailleurs plus totalement taboue au sein des élites de sa communauté. « Il existe des voix, y compris au plus haut niveau, qui disent que ceux qui n’étudient pas la Torah à plein temps doivent aller à l’armée », confie Eitan. Mais, ajoute-t-il aussitôt, « ils ont peur de le dire publiquement ». En privé, certains responsables religieux et politiques reconnaissent qu’une minorité seulement, « peut-être 20 % », avance Eitan, étudie de manière intensive et continue. Les autres, plus nombreux, naviguent entre petits emplois, études intermittentes et dépendance aux aides publiques. « La vraie question », explique-t-il, « c’est que faire de ceux qui ne sont pas réellement en train d’étudier toute la journée ? » Cette approche pragmatique est, selon lui, encore minoritaire, mais elle témoigne d’une évolution silencieuse au sein d’un monde très souvent présenté comme monolithique.






