Au-delà des questions morales et politiques qu’il pose, l’antisémitisme a également un coût concret. Sécurité renforcée autour des institutions juives, climat d’inquiétude dans certaines écoles, risques pour l’attractivité économique : la facture peut devenir bien réelle pour une société. Un sujet d’inquiétude à travers l’Europe.
Pour les économistes, le constat est sans appel et a valeur de loi : derrière le brouhaha des slogans haineux se cache une « taxe » invisible que les sociétés européennes finissent toujours par payer, parfois sur plusieurs siècles. Une étude publiée en 2019 dans The Review of Economic Studies par Francesco D’Acunto, Marcel Prokopczuk et Michael Weber, offre à ce titre une plongée vertigineuse dans l’histoire longue. En croisant des données médiévales sur les pogroms en Allemagne avec des indicateurs financiers contemporains, ils ont mis au jour une série de données frappantes : les régions les plus virulentes à l’égard des Juifs il y a plusieurs siècles sont aujourd’hui celles où le système éducatif et financier est le moins développé. Dans la plupart des cas, ce n’est pas l’argent qui manque, mais un ingrédient plus précieux encore, notent les universitaires : la confiance dans le système financier. La conclusion de l’étude est sans appel : en excluant les Juifs, piliers historiques des métiers du crédit, ces régions n’ont pas seulement détruit des vies, elles ont brisé les réseaux et le savoir-faire nécessaires à une certaine forme de prospérité.
Le prix de la défiance
Cette impasse économique resurgit aujourd’hui sous une forme moderne, notamment outre-Manche. Le Royaume-Uni, jadis havre de relative sérénité, voit ainsi ses compteurs s’affoler. Comme le soulignait récemment le Jewish Chronicle, ce climat délétère dépasse le strict cadre de la statistique ; il est devenu un poste budgétaire à part entière. À l’image de la France et de la Belgique, écoles, synagogues et centres communautaires y vivent sous étroite protection policière. Des portiques de sécurité aux vigiles postés en amont des sites et jusqu’aux systèmes de vidéosurveillance, le journal anglais raconte ces dispositifs mis en place de manière temporaires et devenus permanents. Une véritable architecture de la peur qui mobilise des fonds privés et publics toujours plus importants ainsi qu’un nombre croissant d’agents de police. Mais le coût le plus insidieux est ailleurs. L’insécurité des Juifs finit par miner la confiance dont dépend toute économie moderne explique l’ancien secrétaire d’État aux Entreprises Grant Shapps : « Les investisseurs regardent les images d’institutions financières attaquées dans les rues de Londres et en tirent une conclusion simple : le Royaume-Uni ne parvient plus à faire respecter l’État de droit de manière constante. Cette perception, à elle seule, suffit à dissuader les investissements. »
Ce malaise palpable a désormais un visage, celui de Sir Michael Moritz. Figure légendaire de la Silicon Valley et parrain de la première heure des succès de Google et Yahoo, l’homme le plus riche du Pays de Galles a pris une décision qui a fait l’effet d’une déflagration dans les milieux d’affaires : il a sollicité un passeport allemand. Dans une interview à la BBC, il explique comment le Royaume-Uni est devenu, pour lui, un « endroit inconfortable ». L’ironie est cruelle : ses propres grands-parents, juifs allemands, ont été emportés par la Shoah et ses parents ont survécu en fuyant l’Allemagne. Or, si Moritz se tourne désormais vers l’Allemagne, c’est parce qu’il juge que Berlin, par son travail de mémoire mené sans se voiler la face, offre paradoxalement une meilleure « assurance » que Londres. Et l’on mesure alors que pour un investisseur de ce calibre, la nationalité ne relève pas seulement de l’héritage mais de la gestion de risque. On aurait tort de minimiser la portée du geste de Moritz. Ici, il ne s’agit ni des excentricités d’un milliardaire, ni de l’exil doré d’un nanti mais bien d’un signal faible qui pourrait constituer le début d’une vague. Dans le monde de la finance, les mouvements tectoniques commencent toujours par des décisions individuelles et silencieuses : un capital que l’on déplace, un talent qui s’installe ailleurs, un passeport que l’on glisse dans sa poche. De là à voir le signal pessimiste d’un déclin qui ne dit pas encore son nom…





