Avec Terre de sang. Le temps du désespoir (Éditions Les Arènes), Joann Sfar achève la trilogie commencée après le 7 octobre 2023, avec Nous vivrons (2024), puis Que faire des Juifs ? (2025). Une BD reportage qui donne la parole à ceux qui vivent au cœur du conflit.
De retour en Israël, au printemps 2025, Joann Sfar, s’aventure aussi « de l’autre côté du mur ». Son dessin nerveux capte l’émotion et l’urgence dans « Le temps du désespoir », sous-titre de ce reportage graphique de 600 pages dont la structure éclatée, juxtaposant réflexions personnelles, scènes de voyage et fragments de conversation, traduit les difficultés de tout dialogue autour du clonflit israélo-palestinien, mais correspond aussi à l’approche de Sfar qui refuse la posture d’expert pour privilégier celle de témoin engagé dont les réflexions personnelles renforcent l’intensité du reportage sur ce conflit touchant directement à son identité de Juif français, fils de séfarade algérien, et dont nombre de parents et amis vivent en Israël.
Inspiré par Joseph Kessel et ses reportages en Israël (Terre d’amour et de feu), Sfar écoute, dessine sur le vif, et retranscrit fidèlement les paroles de ses interlocuteurs. Graphiquement, il conserve son trait vif, associe ses lavis expressifs aux portraits en gros plan. Le texte est posé en dialogue direct : on lit des monologues intérieurs ou des conversations retranscrites verbatim. Après avoir longuement fait parler des Juifs dans les deux premiers livres de sa trilogie, il semblait « indigne » à Sfar de ne pas aller écouter les voix palestiniennes : commerçants de Naplouse épuisés par les fermetures, jeunes de Ramallah tiraillés entre résignation et colère, habitants de Hébron confrontés à la violence des colons, Arabes israéliens déchirés par leur double appartenance… Sfar rapporte les propos durs envers Israël, tout comme les critiques internes: désarroi face à l’Autorité palestinienne, désillusion sur certaines formes de résistance…
Dans un récit polyphonique, Sfar fait dialoguer des identités multiples, juives, arabes, bédouines ou roms. Mais, Le temps du désespoir exprime un sentiment d’impasse, d’effondrement, de fatigue généralisée. Pessimisme ou lucidité honnête ? En conclusion, Terre de sang ne réconcilie rien, ne propose aucune utopie, ne console personne, et témoigne d’un moment où le geste d’écouter semble devenu quasi impossible… Sfar fait de la musique un contrepoint poétique à ce désespoir du conflit. Dans l’album lui-même, il se dessine souvent avec sa guitare, évoque Django Reinhardt comme figure tutélaire et utilise le jazz manouche comme métaphore poétique d’écoute et de fraternité face à la violence guerrière. Ces liens musicaux s’affirment aussi dans les événements accompagnant la sortie du livre : à l‘ECUJE, le 9 février, « Quand Joann Sfar dessine en direct, porté par la musique manouche de Frank Anastasio et Steven Reinhardt, pour penser le monde autrement », puis le 9 mars, à l’Institut du monde arabe où la venue de l’artiste juif déclenche des appels au boycott et à la déprogrammation par des réseaux pro-palestiniens, jugeant sa présence « indécente » ! L’événement est maintenu par l’IMA qui se veut un lieu de dialogue.
Terre de sang témoigne d’un engagement sincère et d’une volonté de penser la violence politique à partir d’une expérience personnelle. Entre l’essai intellectuel, le journal intime et la tribune polémique, il confirme l’art de Joann Sfar qui fait de la BD un véritable espace de débats.





