Dans Finistère (éditions Albin Michel), Anne Berest poursuit sa grande exploration des « transmissions invisibles » et ses interrogations autour de la trans-généalogie. De quoi hérite-t-on ?
J’ai failli passer à côté du roman d’Anne Berest alors que c’est un texte magnifique, sincère et généreux. Cela m’a rappelé à quel point notre rencontre avec un livre dépend aussi de facteurs extérieurs, totalement étrangers à la qualité de l’ouvrage : fatigue, disponibilité, voire l’illustration de la couverture.
Dans son ouvrage précédent, La carte postale, l’auteure évoquait sa famille maternelle dans la tourmente de la Shoah. Dans Finistère, elle explore la famille paternelle. Un projet qui répond à un doublé élan. Découvrir cette famille de Bretagne dont elle est issue et dont elle ne connait pourtant pas l’histoire, et se rapprocher de son père dont elle s’est éloignée avec les années, séparée par un silence et une gêne devenus habitude. Sans le savoir, elle reproduit le modèle de son père avec son propre père, et de même pour la génération précédente : pudeur, timidité, pli de l’habitude, orgueil, peur, tout cela à la fois. Il est si simple de passer l’un à côté de l’autre.
On a tendance à croire que rien ne changera, qu’on a toujours le temps. Alors que son père lutte contre un cancer, Anne essaie de remonter le temps, avec urgence, menant sa propre course contre la montre, avec l’impression d’« une hache plantée à l’arrière de mon crâne ». Suivront une série d’entretiens avec son père et la lecture de ses cahiers. Quand elle les avait vus pour la première fois, des années plus tôt, Anne avait eu une intuition qu’ils se retrouveraient en sa possession un jour, dans une sorte de « mémoire de l’avenir ». « On peut réparer le passé, car, quand on s’intéresse à eux, les fantômes surgissent du passé pour parler aux vivants ».
Au fil des pages, elle fait la rencontre d’Eugène, son grand-père. Un travailleur sérieux et endurant. Dont le fils a montré des dispositions intellectuelles exceptionnelles, au point qu’il ira au lycée, puis fera des études à Paris. Pour Eugène, plus qu’une fierté, c’est la perte de son rêve, celui de travailler avec son fils et de lui laisser la coopérative. « C’était donc ça avoir des enfants ? Les couver jour après jour, les aimer plus que tout, pour qu’ils finissent par partir ». À quoi sa sage épouse répond : « Si tu ne voulais pas voir ton fils s’éloigner de toi, il ne fallait pas lui apprendre à marcher. »
Dans les carnets de son père, Anne découvre aussi le passé résistant de son grand-père et les années d’action militante de son propre père, jusqu’au mariage. L’intelligence, la persévérance, l’ambition de ces personnalités complexes, surprenantes dans leur amour pour le raisonnement pur et leur engagement dans l’action concrète. Des modèles terriblement intimidants. Le père, pur esprit, passionné de mathématiques « lit » le monde à travers ses théorèmes mathématiques. La théorie des catastrophes lui permet d’expliquer les modifications de forme des structures, et plus largement, sert à appréhender les changements dans le monde. Plus loin, dans un très beau passage, la théorie des bifurcations permettra de décrire leur propre éloignement.
Le vertige de ce qui est transmis
Finistère est un roman rempli d’émotion sur une relation qui aurait pu s’éteindre sans la menace de la mort. Dans ce face à face avec la maladie, le récit traduit le vertige de ce qui est transmis, mais aussi de ce qui sera à jamais perdu, de ce que l’on n’aura pas réparé. Il raconte de grandes histoires d’amour entre les parents, les pères et leurs enfants, les amis. C’est un hommage rempli d’admiration et de respect, le témoignage d’un amour souvent incapable d’être dit.

Les images sont magnifiques et puissantes. Elles disent les liens de proximité ou d’éloignement de ces êtres qui, génération après génération, prennent leur destin en main, assument la rupture, tournent le dos aux générations précédentes pour suivre leur voie à travers des engagements sincères et dévoués : professionnels, intellectuels, politiques. Un très grand roman sur la transmission et la construction de soi au croisement des lignées, entre plusieurs mémoires.





