Dans la grande horlogerie du débat public, il existe des montres suisses, des montres connectées… et puis il y a la montre « Israël ». Celle-ci ne donne qu’une seule heure, mais elle la donne tout le temps. Midi, minuit, petit matin, tombée de la nuit : peu importe, l’aiguille est bloquée à juif heures.
Chez certains responsables politiques et activistes à travers le monde, cette montre semble avoir remplacé tous les autres instruments de mesure. Guerre en Ukraine ? Israël. Inflation ? Israël. Dérèglement climatique ? Israël. Batterie de portable à plat, trou dans la chaussette, grains de pavot coincés entre les dents ? Israël !!! À croire que quelque part, dans un bureau secret, un bouton rouge permet de relier chaque événement du monde à Jérusalem par un câble invisible.
Le phénomène est fascinant. On pourrait lancer une alerte enlèvement d’un chat à Herstappe (75 habitants recensés fin 2025) que, déjà, l’analyse surgirait : « Certes, mais quid de la situation au Proche-Orient ? » On n’ose imaginer le déroulement de conseils communaux, pourtant incompétents en matière de politique internationale : « Ordre du jour : emploi, sécurité, culture… ». « Oui, mais avant ça, Israël. ». « Boycott Israël. ». « Free Palestaïne. » « Merci les gars, vous m’avez bien aidé à résoudre tous nos problèmes. »
À ce stade, ce n’est plus une position politique, c’est une grille de lecture contagieuse, un filtre Instagram virulent, appliqué au réel. Tout devient légèrement brun, avec en légende : « Et pendant ce temps-là… » Le plus étonnant, c’est l’effet trou noir. D’autres conflits existent — certains durent depuis des décennies — mais ils semblent aspirés hors du champ d’intérêt. La jeunesse iranienne décimée ? Silence. Les femmes afghanes emmurées vivantes ? Mutisme. Comme si le monde était une immense scène éclairée par un unique projecteur, braqué toujours au même et unique endroit, pendant que le reste du décor demeure dans l’obscurité du déni, de l’indifférence et du mépris.
On pourrait presque en faire une application : « LaFauteàIsraël™ ». Vous entrez n’importe quel sujet — météo, chômage, panne de Wi-Fi, grêle en avril, tartine tombée du mauvais côté — et l’algorithme vous sort une analyse géopolitique instantanée. Bonus : elle tient en un slogan et commence par « À l’évidence… ».
Bien sûr, critiquer un État, ses choix, ses dirigeants, c’est légitime. Les Israéliens n’ont pas attendu nos antisionistes monomaniaques pour se le permettre. Mais quand la boussole n’indique plus qu’un seul point cardinal, elle cesse d’être un outil pour devenir une obsession. Et une obsession a ce talent particulier de simplifier le monde jusqu’à le rendre méconnaissable. Au fond, ce n’est peut-être pas Israël le sujet. C’est cette étrange tentation de tout expliquer par une seule cause, un seul responsable, une seule clé censée ouvrir toutes les serrures. Une sorte de théorie du « couteau suisse géopolitique » : un outil pour tout, surtout pour éviter de regarder les problèmes ailleurs, y compris en soi-même.






