Regards n°1125

À l’ombre de la guerre contre l’Iran, la Cisjordanie s’embrase

Depuis des semaines, pendant que les regards étaient tournés vers Téhéran, une autre dynamique se jouait loin des projecteurs. En Cisjordanie, les violences de colons se sont intensifiées et se sont inscrites dans une logique durable, mêlant expansion territoriale, impunité et radicalisation politique.

Alors que le monde se concentrait sur la guerre américano-israélienne contre l’Iran, la Cisjordanie est devenue le théâtre de violences majeures. Sur les réseaux sociaux, les images de dizaines de jeunes colons prenant d’assaut des villages palestiniens ont circulé en parallèle de celles de l’armée israélienne ciblant le régime iranien à Téhéran. Dans ce décalage, la violence en Cisjordanie est presque passée inaperçue. Pourtant, sur le terrain, elle continue à un rythme croissant. Chaque jour, des colons et des « jeunes des collines » s’en prennent aux Palestiniens. Résultat : des maisons vandalisées, des mosquées incendiées et des civils battus et tués. Des civils palestiniens racontent les attaques nocturnes, les groupes qui arrivent, frappent, brûlent, puis repartent. L’armée israélienne n’intervient pas toujours, ou trop tard. Cette réalité quotidienne installe une peur diffuse auprès des populations locales. Ces attaques s’inscrivent dans un système plus large, fait d’implantations qui s’étendent, de points de friction permanents et d’une présence sécuritaire continue. À force de répétition, cette violence devient une mécanique presque prévisible, où les rôles sont connus et les conséquences rarement dissuasives. Ce n’est plus seulement une succession d’incidents, mais un mode de gestion du territoire qui redessine progressivement les rapports de force sur le terrain.

Quand un drame individuel devient moteur de radicalisation

La mise en garde de Yesh Din, l’une des organisations non-gouvernementales les plus importantes en Israël, est sans équivoque quant aux événements de ces dernières semaines en Cisjordanie : « La politique d’Israël encourage les colons violents et conduit à la multiplication d’avant-postes (colonies non-reconnues par le droit israélien) dans toute la Cisjordanie ». Ce constat s’inscrit en conclusion d’un rapport sur les violences dans la région. En chiffres, cela se traduit par 378 incidents en Cisjordanie impliquant des colons durant les quarante jours de guerre contre l’Iran. Le bilan humain est lourd : huit Palestiniens ont été tués et plus de 200 blessés.

Derrière cette vague de violence se cache un élément déclencheur. Le 22 mars, Yehuda Sherman, 18 ans, résident d’une colonie illégale dans le nord de la Cisjordanie, décède après que le quad sur lequel il circulait avec son frère entre en collision avec un véhicule palestinien. Les circonstances exactes restent controversées : la police et l’armée israélienne ouvrent une enquête pour déterminer s’il s’agit d’un accident ou d’un acte de terrorisme, mais le mouvement des colons n’attend pas les conclusions. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, et d’autres militants pro-implantations qualifient immédiatement l’incident de « meurtre » et d’attentat terroriste. Les funérailles, célébrées le lendemain, deviennent une tribune politique. Le père de Yehuda, militant de longue date au sein du parti Sionisme Religieux de Bezalel Smotrich, présente son fils comme un « sacrifice » offert au service de l’objectif d’établir des colonies juives en Cisjordanie et d’empêcher la création d’un État palestinien. Il fait le serment de construire de nouveaux avant-postes en son nom. Devant l’assemblée, Bezalel Smotrich, a déclaré vouloir abolir le partage administratif du territoire entre Israël et l’Autorité palestinienne, qu’il qualifie d’« entité du mal et terroriste ». Selon des responsables des services de sécurité israéliens, ces déclarations ont des effets immédiats sur le terrain. Dans les heures suivant les funérailles, des avant-postes ont été établis, bien au-delà des seules zones sous contrôle israélien. La mort de Yehuda Sherman fonctionne ainsi comme accélérateur idéologique, transformant un accident de la route aux circonstances incertaines en point de bascule pour une radicalisation assumée du mouvement des colons. Il aura ensuite fallu trois semaines pour que l’armée israélienne réagisse de manière significative. Un bataillon de l’armée menant des combats face au Hezbollah au Liban a enfin été redirigé vers la Cisjordanie.

Une violence qui s’assume et se met en récit

Cela fait plusieurs années que la violence des colons n’a cessé de croître en Cisjordanie, en particulier sous le gouvernement de Benjamin Netanyahou. Les chiffres fournis par l’ONU parlent d’eux-mêmes : 852 incidents recensés en 2022, 1.291 en 2023, 1.449 en 2024, puis 1.828 en 2025, soit une multiplication par deux en trois ans, et une moyenne de cinq agressions par jour. C’est après le 7-Octobre que le phénomène a pris plus d’ampleur. L’armée israélienne elle-même a reconnu une augmentation de 25 % des crimes nationalistes de colons, entre 2024 et 2025. Un chiffre d’autant plus significatif qu’il émane des autorités militaires, connues pour adopter une définition restrictive de ces incidents. Sur le terrain, l’une des causes identifiées par les responsables de la défense est l’explosion du nombre de fermes de colons : d’une trentaine avant la guerre dans la bande de Gaza, elles sont passées à plus de 120, devenant des bases avancées à partir desquelles de jeunes colons mènent des raids contre les communautés palestiniennes environnantes. Ce que ces statistiques ne disent pas, en revanche, c’est l’impunité presque totale et systémique dans laquelle s’exercent ces violences. Selon Yesh Din, 93,7 % des dossiers ouverts sur des infractions commises par des colons contre des Palestiniens ont été classés sans suite depuis 2005.

Pourtant, durant la guerre, ce mouvement a encore passé un cap et a revendiqué ses actes. Au cœur de cette évolution se trouve un document singulier : un texte rédigé par des figures proches des jeunes des collines, transmis aux autorités sécuritaires israéliennes et obtenu par la presse israélienne. Intitulé Résumé du mois dans la lutte contre l’ennemi arabe, il couvre le mois hébraïque d’Adar (de mi-février à mi-mars) et recense méthodiquement les violences commises durant cette période : incendies de mosquées, attaques contre des villages, destructions de biens, arbres déracinés, pneus crevés, plusieurs Palestiniens blessés. Ce rapport établi par les colons eux-mêmes détaille les localités ciblées et la fréquence des attaques. Ce document est accompagné d’une affiche visant nommément un commandant de l’armée israélienne, le général Avi Bluth. Ce dernier a organisé des raids militaires, des démantèlements d’avant-postes et a imposé des sanctions administratives à ces groupes de colons. L’existence même de ce texte est frappante. Jusqu’ici, même dans un contexte d’impunité quasi-totale, la violence des colons opérait dans une zone grise commode : ni vraiment niée, ni officiellement assumée. Ce document rompt avec cette logique. Ce n’est plus une violence que l’État tolère en regardant ailleurs, c’est une violence qui se documente elle-même, se nomme, et interpelle directement les institutions.

Face à l’ampleur de ces violences et aux pressions internationales, les condamnations officielles se sont multipliées. Le chef d’état-major Eyal Zamir a qualifié ces attaques de « moralement inacceptables » et de menace stratégique, tandis que treize pays européens et le Canada dénonçaient un « terrorisme de colons ». Sous pression américaine, le gouvernement a relancé un projet déjà évoqué : la création d’une direction au sein du ministère de la Défense chargée de traiter le phénomène des jeunes des collines, dotée de 44 millions de shekels par an sur trois ans, avec un mandat « préventif » et « éducatif ». Budget, structure, calendrier : tout est fait pour produire un signal lisible à destination de Washington. Toutefois, Israël ne traite pas un problème de fond, il gère un coût diplomatique.

Écosystème qui rend ces violences possibles

La contradiction éclate pourtant au grand jour. Au moment même où le gouvernement annonce vouloir encadrer les violences, il valide simultanément une enveloppe de 50 millions de shekels pour financer des fermes illégales, même au regard du droit israélien, via les fonds de coalition. Si ces fonds sont officiellement destinés à leur « sécurité », en pratique, ils sont dépensés pour des équipements utilisés par les colons les plus radicaux pour patrouiller autour des communautés palestiniennes. Face à Washington, Israël montre qu’il agit. À l’intérieur, il continue de financer l’écosystème qui rend ces violences possibles.

La violence des colons en Cisjordanie n’est plus un phénomène marginal que l’État israélien tolère en silence. C’est un système que ses propres institutions contribuent à entretenir, tout en prétendant le contenir. Entre les condamnations de façade, les budgets alloués aux avant-postes illégaux et une impunité systémique documentée depuis des années, le gouvernement israélien a révélé sa véritable ligne de conduite durant la guerre contre l’Iran : gérer l’image, pas le problème. Dans son rapport, Yesh Din le formule sans détour : la violence des colons pourrait être stoppée « s’il y avait une réelle volonté de la part du gouvernement et des autorités ». Mais le gouvernement « n’a aucune motivation à changer la situation ». C’est peut-être la conclusion la plus sobre, et la plus accablante, que l’on puisse tirer de cette séquence. Pendant ce temps, sur le terrain, la mécanique continue.

Écrit par : Jérémie Renous

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