Militante féministe, Diane Richard vient de publier Lutter sans se trahir (Éditions Stock). Dans cet essai, elle défend l’idée que le féminisme doit rester intersectionnel et fidèle à ses principes de justice pour toutes les victimes, sans hiérarchiser les combats ni fermer les yeux sur certaines violences. Elle critique en particulier les dérives militantes qui ont conduit à relativiser ou invisibiliser les violences faites aux femmes au nom de l’antiracisme et de la cause palestinienne.
Comment êtes -vous passée de l’enthousiasme à la désillusion dans votre engagement militant féministe ?
Diane Richard : Cela s’est fait en plusieurs étapes. La première concernait surtout des questions liées au militantisme lui-même, notamment l’organisation interne et la stratégie. Le fonctionnement interne du collectif féministe dans lequel je militais, #NousToutes, est devenu plus difficile. J’ai ressenti une forme d’épuisement général, qui est d’ailleurs assez caractéristique du militantisme de gauche : les moyens sont limités, l’engagement repose souvent sur le bénévolat et les ressources financières sont faibles. Ces difficultés sont en partie inévitables. Mais ces questions sont souvent mises de côté, sans doute par crainte de détourner l’énergie des luttes. Or, tant que nous ne parvenons pas à résoudre les dysfonctionnements internes, il est difficile d’avancer efficacement. À cet épuisement s’ajoute un autre phénomène : l’exigence de « pureté militante ». Il existe une forme d’injonction à être idéologiquement irréprochable, à militer de manière parfaitement cohérente, ce qui est extrêmement difficile à tenir, et parfois peu réaliste. Cette exigence nuisait à notre efficacité et nous empêchait de sensibiliser un large public à la question du sexisme et des violences sexuelles. Ainsi, une association féministe accompagnant des femmes entrepreneures m’avait proposé d’intervenir pour une formation. La coordination de #NousToutes a refusé, au motif qu’il s’agissait d’une association « capitaliste » avec laquelle il ne fallait pas collaborer ! Cette quête de pureté nous éloignait des personnes non militantes et montre à quel point nous avions fini par évoluer vers un entre-soi militant. Cela a également conduit notre collectif à s’allier à des organisations de gauche radicale, parfois au détriment de notre cohérence stratégique.
Des désaccords politiques plus profonds sont-ils apparus ensuite ?
D.R. : Bien sûr. Ils sont apparus à l’été 2023, au moment des manifestations organisées après la mort de Nahel Merzouk, tué par un policier. Au sein de #NousToutes, nous soutenions évidemment les mobilisations antiracistes. Mais très vite, nous nous sommes aperçues que certains hommes, parmi les militants antiracistes très présents dans la mobilisation, avaient été accusés de violences envers des femmes, et parfois les avaient reconnues. Nous étions quelques-unes à dénoncer cela. Mais, au même moment, de plus en plus de féministes ont commencé à dire que la priorité, désormais, était l’antiracisme et que les violences faites aux femmes seraient traitées plus tard. Cela revient à hiérarchiser les luttes et à renoncer à nos valeurs féministes ainsi qu’à l’intersectionnalité des luttes.
Et en tant que militante féministe, vous soulignez la centralité de la notion d’intersectionnalité…
D.R. : Évidemment. L’intersectionnalité est une grille de lecture fondamentale. Elle permet de comprendre comment différentes formes de discrimination et d’oppression se croisent et se combinent pour créer une discrimination spécifique au carrefour de plusieurs identités. Ma fidélité à cette grille de lecture est même la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre : par crainte que ces dérives n’éloignent certaines personnes de la gauche, du féminisme, de l’intersectionnalité et de la convergence des luttes.
Comment expliquez-vous alors que l’intersectionnalité soit la source de malentendus ?
D.R. : Ces problèmes apparaissent lorsque des collectifs féministes, comme #NousToutes, cherchent à s’inscrire simultanément dans une perspective intersectionnelle et décoloniale. Il y a là une volonté de concilier deux approches qui, en réalité, reposent sur des logiques différentes, voire contradictoires. Les courants décoloniaux expriment d’ailleurs souvent explicitement leur rejet de l’intersectionnalité. Il arrive même que ces courants assument sans difficulté de ne pas être féministes. Par ailleurs, la pensée décoloniale repose souvent sur une vision binaire du monde, structurée autour de l’opposition entre dominants et dominés, c’est-à-dire une grille de lecture qui ne correspond pas à la complexité de l’approche intersectionnelle.
Le silence, le déni et la justification des féminicides et des violences sexuelles commises le 7-Octobre à l’encontre des Israéliennes illustrent cette confusion ?
D.R. : Tout à fait. Après le 7-Octobre, j’ai publiquement dénoncé le manque d’attention portée aux violences sexuelles dans les collectifs féministes. Certaines militantes m’ont alors reproché de ne pas être « dans l’intersectionnalité », ce que je ne comprenais pas. Car, à mes yeux, ces événements constituaient précisément un cas d’intersectionnalité : des femmes avaient été ciblées à la fois en raison de leur genre et de leur identité juive. Il s’agissait donc bien de discriminations qui se croisent. Cependant, d’autres militantes refusaient cette lecture, estimant que ces violences étaient uniquement liées à leur identité israélienne, c’est-à-dire d’agentes d’une structure coloniale, raciste et génocidaire. Cela révélait un désaccord profond sur l’application même du concept d’intersectionnalité, qui s’arrêterait dès qu’il est question des Juives.
Le 7-Octobre a-t-il révélé d’autres phénomènes ?
D.R. : J’ai pris conscience de quelque chose d’assez évident, mais que je n’avais pas vraiment identifié auparavant : la question de l’antisémitisme à gauche. Jusqu’ici, je n’avais jamais particulièrement milité sur ce sujet. Je me rends compte aujourd’hui à quel point il s’agit non seulement d’un angle mort, mais presque d’un impensé. Par exemple, en 2022, lorsque #NousToutes a amorcé un tournant plus intersectionnel, nous avons commencé à aborder de nouvelles problématiques, mais pas celle de l’antisémitisme. Il n’y avait pas de désaccord ni de conflit autour de cette question : simplement, elle n’était pas à l’ordre du jour. Lorsque nous parlions de racisme, nous évoquions l’islamophobie, la négrophobie et d’autres formes de discrimination, mais jamais l’antisémitisme. Ce n’est qu’après le 7-Octobre, avant même les débats sur les violences sexuelles, que j’ai commencé à percevoir la difficulté de traiter la question de l’antisémitisme dans ces milieux militants.
Qu’est-ce qui vous a particulièrement heurté dans la violence subie par les militantes de Nous Vivrons, ce collectif juif de lutte contre l’antisémitisme lors des manifestions contre les violences sexistes, sexuelles et de genre et lors de la journée internationale des luttes des droits des femmes ?
D.R. : Il y a en amont un problème de déni : l’idée même qu’il puisse exister un antisémitisme à gauche est rejetée, comme si, par définition, cela ne pouvait pas exister. On me rétorquait sans cesse qu’il n’y avait pas d’antisémitisme à gauche, mais une instrumentalisation de cette accusation. Cette position est particulièrement troublante. Dans ce contexte, lorsque le collectif juif et sioniste Nous Vivrons dénonce sans compromis l’antisémitisme à gauche, il est immédiatement disqualifié et assimilé à l’extrême droite. Même lorsqu’il prend des positions nuancées, par exemple en critiquant la politique de Benjamin Netanyahou ou la colonisation des territoires palestiniens, cela ne change rien. Dès lors que l’on évoque l’antisémitisme à gauche, la disqualification est quasi automatique. Et ce qui m’a particulièrement frappée, c’est que certaines valeurs pourtant centrales dans les milieux militants cessent de s’appliquer lorsqu’il est question d’antisémitisme. En théorie, on affirme qu’il faut écouter les personnes concernées par une discrimination. Mais dans ce cas précis, cette règle semble suspendue. Lorsque des personnes juives expriment leur inquiétude, par exemple en soulignant que les discours de La France insoumise sur Israël et les Juifs sont problématiques, leur parole est minimisée, contestée, voire disqualifiée. Il arrive même que des personnes non juives expliquent aux Juifs ce qu’est l’antisémitisme ou le sionisme. Autrement dit, des mécanismes habituellement dénoncés, comme le déni, le renversement des responsabilités ou certaines formes de disqualification, se retrouvent ici appliqués à des personnes qui sont pourtant des victimes.
Face à ces désillusions et ces trahisons, qu’est-ce qui vous a permis, malgré tout, de ne pas sombrer dans le ressentiment ?
D.R. : Malgré les pertes — amitiés, engagements, travail —, j’ai aussi fait de très belles rencontres. J’ai parfois eu le sentiment d’être « orpheline » de mes luttes, mais j’ai croisé beaucoup d’autres personnes dans la même situation. Cela m’a permis de reconstruire quelque chose de positif et de ne pas me sentir seule. J’ai aussi le sentiment qu’il existe une forme de « majorité silencieuse » : des personnes qui partagent ces inquiétudes et ces valeurs, sans forcément être les plus visibles ou les plus bruyantes. Je continue donc de militer, mais en m’engageant dans des formes d’action qui me correspondent davantage, plutôt que de me forcer dans des cadres militants qui ne me conviennent pas.







