Regards n°1079

Plus Blancs que Blancs !

C’est que les Juifs ne font pas partie de la grande famille des dominés systémiques que sont les femmes, les noirs, les arabes, les musulmans ou les peuples « autochtones ». Ils sont blancs. Pour la première fois dans leur histoire, ils sont blancs. Blancs comme les autres. On devrait se réjouir de cette nouveauté. On aurait tort. En devenant blancs, les Juifs sont restés du côté obscur de la force. Mais comment ? Mais pourquoi ?

Pour comprendre il faut postuler que si autrefois les Juifs ont été persécutés, progromisés et génocidés, la libération d’Auschwitz aurait mis fin à l’antisémitisme et changé le statut des Juifs. L’illustre exemplairement en cette rentrée 2021 une campagne d’affichage du MRAX contre les discriminations : sexisme, validisme, islamophobie, racisme, transphobie, homophobie, antimigrantisme, mysogynoir, asiaphobie, grossophobie. L’antisémitisme ne figurait pas dans la liste. Interpellée, sa directrice affirmait, le cœur sur la main, que l’association n’avait reçu aucun témoignage d’antisémitisme. Quatre juifs assassinés au Musée Juif et un carnaval d’Alost suscitant un scandale mondial ne lui avaient pas semblé une raison suffisante pour inclure l’antisémitisme dans sa liste.  

Il n’y a d’antisémitisme que racial …

Le raisonnement sous-jacent à ce que j’appellerais une forme de négationnisme de l’antisémitisme contemporain, se mène en deux étapes. Première étape, après Auschwitz, réduire l’antisémitisme à une seule de ses dimensions : la dimension raciale. Le mot est pris non comme synonyme de haine des juifs en général, mais dans le sens précis de Wilhem Marr, qui l’a forgé en 1873 dans une vision racialiste, repris au 20e siècle par les nazis. Se trouve ainsi ignorée une des caractéristiques essentielles de la haine des Juifs : sa plasticité. Religieuse, raciale, nationale, culturelle, politique, la « bonne raison » de haïr les Juifs change au gré des circonstances historiques. C’est d’ailleurs pourquoi les fondateurs du MRAX avaient distingué racisme et antisémitisme, plutôt que d’inclure le second dans le premier. Bernanos disait que les nazis avaient déshonoré l’antisémitisme[1]. Ils l’ont surtout confisqué. Corolaire : si l’antisémitisme ne se définit que comme un racisme, l’antijudaisme n’en est pas. L’antisionisme n’en est pas non plus. L’antisémitisme de gauche, celui qui s’en prend à la finance signée Rothschild ou Soros, n’en est pas davantage[2].

… et il n’est pas raciste

Deuxième étape, l’antisémitisme racial est-il vraiment du racisme ? Ou plutôt, est-il encore du racisme ? Car la définition du racisme a changé. Il ne s’agit plus seulement de discriminer une personne sur base d’une prétendue appartenance à une race qualifiée d’inférieure. Il faut que le préjudice soit renforcé par un système de pouvoir. Il faut que « les politiques publiques, les pratiques institutionnelles, les représentations culturelles et autres normes se conjuguent et entraînent la perpétuation des inégalités raciales ». Cette nouvelle définition du « racisme systémique » a pour conséquence que la haine d’un dominé envers un dominant, fut-elle exprimée en termes raciaux, n’est pas du racisme. Il n’y a pas de racisme anti-blanc. Il n’y a pas de sexisme envers les hommes. Et finalement il n’y a pas d’antisémitisme. Car les Juifs, immigrés de longue date, économiquement intégrés dans la société, ne souffrent pas d’inégalités structurelles. Leurs écoles et leurs lieux cultuels et culturels sont protégés par des soldats en arme. Les propos antisémites et le négationnisme de la Shoah sont punis par la loi. Les médias ne critiquent pas quotidiennement leurs fondamentalistes. Un Premier ministre belge déclare dans la Grande Synagogue que l’université a tort de décerner le titre de docteur honoris causa à un cinéaste qui a tenu des propos douteux sur les liens entre sionistes et nazis. Un Premier ministre français clame que la France sans ses Juifs, n’est plus la France. Sans même invoquer la puissance militaire israélienne et l’humiliation des Palestiniens, les Juifs sont, pour parler cash, du bon côté du manche. Les dominés d’hier font partie des privilégiés d’aujourd’hui.

Dans la thèse qu’elle vient de défendre à l’Université de Paris, Brigitte Stora[3] revient sur le fait que dans le fantasme antisémite, les Juifs sont toujours dominants et privilégiés. Le Protocole des sages de Sion les imaginait en démiurges comploteurs. Hitler les voyait tirant profit à la fois du capitalisme américain et du bolchévisme soviétique. Ils manipulent l’histoire. Ils contrôlent la banque et les médias. Ils spolient les autres de leur passé et de leur avenir. La mémoire de leur génocide fait barrage à celle de l’esclavage et des crimes coloniaux. Elle leur donne tous les droits, leur garantit toutes les protections.  Ils ne sont pas seulement blancs. Ils sont plus blancs que blancs.


[1] Le Chemin de la croix-des-âmes, Paris, Gallimard, 1948

[2] Pierre André Taguieff, (La Nouvelle Judéophobie, Paris, Mille et une nuits, 2002)

a tenté de regrouper ces différentes haines des juifs sous le terme de judéophobie dont l’antisémitisme racial ne serait qu’une des formes.

[3] Brigitte Stora, L’antisémitisme, un meurtre du sujet, un barrage contre l’émancipation, thèse de doctorat en psychanalyse et psychopathologie, défendue le 20 septembre 2021.

Écrit par : Michel Gheude

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