Publié dans une collection qui accueille des récits littéraires autour de la musique, le dernier roman d’Agnès Desarthe, Qui se ressemble, convoque la diva égyptienne Oum Kalsoum pour évoquer la famille, les appartenances identitaires, la langue et l’exil.
Qui se ressemble (Éditions Buchet-Chastel, collection La Résonnante) est composé de récits croisés. Le premier raconte l’arrivée d’un Juif d’Algérie à Besançon en 1956. Il a 19 ans, veut étudier la médecine et découvre la liberté. Né dans une famille pauvre, il est le premier à faire des études. Son enfance a été marquée par des drames : la mort de son père avant sa naissance, la mort de son frère Chaul par noyade. Mais elle a aussi été jalonnée par des rencontres déterminantes, comme celle de Roland, qui lui a fait découvrir la musique de Beethoven, Chopin et Schubert, et à travers elle, un langage universel ; et par ses lectures, qui lui ont ouvert des mondes inconnus. C’est un portrait teinté d’admiration et de tendresse. Ce jeune homme bon et intelligent, courageux et respectueux, est le père de la narratrice.
Le second récit évoque la grand-mère paternelle, Bouba. Née en Lybie, elle est « émigrée au carré », chassée par deux guerres. Mariée à 16 ans, illettrée, elle est chef de famille, et, « comme tout bon tyran, elle est injuste et redoutée. Seule aussi ». Elle ne parle pas le français mais le judéo-arabe, de sorte que sa petite-fille, la narratrice, n’a jamais compris ce qu’elle lui disait.
Ce portrait ambivalent traduit la perplexité de l’enfant, « aveuglée par les disparités » entre ses deux grands-mères : Bouba, la juive arabe analphabète qui respectait scrupuleusement la cacheroute et les fêtes ; Tsila, venue d’Ukraine, qui parlait russe et français avec un accent, buvait du thé noir et rajoutait du porc dans les boulettes « parce que ça donnait plus de goût ». Si Bouba était juive, tout chez elle, était arabe : sa langue, ses imprécations contre le mauvais œil. Au contraire, Tsila, dont le père a été assassiné à Auschwitz, « fait » bien plus juive.
Dans cette mosaïque identitaire, Oum Kalsoum est un maillon fort. Par la ressemblance qu’elle offre avec la grand-mère paternelle : deux femmes puissantes et déterminées, issues du monde arabe, partageant le même amour pour les chansons tristes. Par sa musique et ses évocations : quand le père écoute des chansons en arabe, il n’est plus tout à fait le même. Le petit garçon qu’il était « est demeuré de l’autre côté, retenu dans la langue de son enfance ». Alors la narratrice se tourne vers la musique de la chanteuse égyptienne pour tenter de faire le chemin en sens contraire.
Langage universel, la musique permet d’évoquer au-delà des mots. À la manière de la madeleine de Proust, elle permet de retrouver des sensations du passé comme de ressentir des émotions pas encore découvertes, d’éprouver deux sentiments opposés en même temps, ou d’être transporté dans des lieux à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de nous.
« Les Arabes, c’est nous »
La situation initiale, c’est la fête de Kippour. Nous sommes en 1973, la narratrice a 7 ans et demi. Personne ne la voit, mais elle observe tout. Elle aime Kippour pour son ambiance spéciale (les autres vont à l’école quand elle reste trainer à la maison en pyjama), les visites secrètes à la grand-tante, l’office à la synagogue. Mais ce jour de Kippour est différent. Au retour de la synagogue, la télévision est allumée parce que c’est la guerre. Pas la guerre avec les Allemands comme elle le redoute avec un frisson d’horreur, la guerre avec les Arabes. Une affirmation incompréhensible pour l’enfant qui considère que « les Arabes, c’est nous » et va éprouver le sentiment douloureux de perdre un morceau d’identité.

Ce questionnement sur l’identité habite le texte d’Agnès Desarthe à travers différents thèmes : l’exil, les traditions, la culture, la musique, la guerre, la langue. Le récit insiste sur ce qui nous différencie et sur ce qui nous rassemble. Un titre qui nous guide et nous égare à la fois : est-ce une affirmation ou une question ?
Et si on admet, comme la narratrice quand s’adresse à l’enfant qu’elle était, que l’avenir ressemble au passé, les références au récit de Cain et Abel comme à la guerre de Kippour se chargent d’une fatalité écrasante. Enfin, Qui se ressemble est un magnifique hommage au père de l’auteure, le pédiatre Aldo Naouri, mort quelques mois à peine après la parution du livre.






