Deux mois. Encore deux mois à tenir avant les élections, prévues le 27 octobre. La campagne électorale, confuse et chaotique, bat son plein. Jour après jour, les sondages photographient les deux « blocs » en présence, comme on appelle ici les alignements partisans : la coalition et l’opposition. C’est un tableau en trompe-l’œil.
En fait, à l’exception de la gauche des Démocrates, la compétition se joue entre différentes nuances de la droite : côté coalition, le Likoud de Benjamin Netanyahou, les kahanistes de Ben-Gvir (Otzma yehudit, « Puissance juive »), les national-religieux messianiques de Smotrich et les deux formations ultra-nationalistes (haredi). Dans ce « bloc », le phénomène le plus remarquable est la transformation du Likoud en un parti d’extrême droite que plus rien ne distingue de ses satellites. Cette évolution, ou plutôt cette osmose, symbolisée par l’intégration d’un membre de Otzma yehudit dans la liste du Likoud issue des récentes primaires du parti, est parfaitement assumée.
Côté opposition, si Yashar (« droit », ou « probe »), la nouvelle formation de l’ancien chef d’état-major général et nouveau venu en politique Gadi Eisenkot, se positionne au centre, Israel Beitenou, le parti russophone d’Avigdor Lieberman, appartient à l’extrême droite nationaliste, tout comme le B’Yahad (« Ensemble »), dirigé conjointement par le centriste Yaïr Lapid et Naftali Bennett, tous deux anciens Premiers ministres. Dans ce tandem improbable, Bennett, autrefois président du Conseil des implantations en Cisjordanie, se veut libéral en économie et ultra-nationaliste religieux. Là encore, à l’exception des Démocrates de Yaïr Golan, tout ce monde cherche à contourner Netanyahou par la droite, en se montrant plus dur que lui sur le plan de la sécurité et au moins aussi intransigeant sur le rejet d’un État palestinien.
Les sondages donnent l’opposition gagnante à tous les coups, avec une forte marge. Mais cette marge est largement illusoire, car elle inclut les quatre partis arabes, dont les partis « sionistes » – sauf, là encore, les Démocrates de Yaïr Golan – affirment ne pas vouloir. Or, sans au moins un de ces partis arabes, il n’y a pour l’heure pas de majorité de rechange. Que fera Eisenkot, le candidat qui a le vent en poupe, s’il ne parvient à bâtir une coalition sans la Liste arabe unie, la formation de Mansour Abbas, qui ne demande pas mieux que d’y participer comme ce fut déjà le cas dans le gouvernement dit « du changement » de Bennett-Lapid, en 2021-2022 ? Il s’y résoudra, probablement.
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Ce tableau, simplifié, de la carte électorale israélienne (les petites listes poussent comme champignons après la pluie, à gauche et, surtout, à droite) explique pourquoi, à cause de la configuration des forces en présence, de l’état d’une opinion publique traumatisée par le 7-Octobre, anesthésiée par la guerre permanente et abreuvée par un flot ininterrompu d’infox, cette campagne électorale est vide de sens. Ce n’est pas un hasard si elle tourne pour l’essentiel autour de Benjamin Netanyahou, comme si ce personnage absorbait, tel un trou noir, l’ensemble des questions politiques, économiques et sociales qui déterminent le sort du peuple vivant en Sion. J’ai déjà dit dans ces colonnes pourquoi ce politicien retors et maléfique est en effet central dans la dérive du pays. Mais l’échec de l’homme et de son gouvernement est tellement colossal, tellement évident, que le fait qu’il soit toujours là, mieux, que son parti soit encore crédité d’une portion significative de l’électorat, défie l’entendement. C’est dire que cette descente aux enfers dépasse Netanyahou, et il y a fort à parier qu’elle lui survivra.
Une opposition conséquente martèlerait une série de questions. Par exemple : Comment se fait-il que, au bout de trois ans de guerre, la « victoire totale » qu’on nous a promise reste un slogan creux ? Comment expliquer que la guerre sans fin ni objet soit devenue le mode de vie normal de ce pays ? Que faisons-nous au juste au Liban, où le Hezbollah, tout affaibli qu’il soit, tient la dragée haute au gouvernement ; dans la bande de Gaza, où le Hamas gouverne toujours 30% du territoire et l’ensemble de la population ; en Syrie, où l’on vient d’ouvrir un nouveau front, contre la Turquie cette fois ? Comment mettre fin à la terreur que les colons exercent contre la population de Cisjordanie, où une vaste opération de nettoyage ethnique se déroule au grand jour sous les auspices du gouvernement et les yeux complices de l’armée ? Comment avons nous fait pour perdre l’appui de l’opinion publique américaine, démocrates, républicains et indépendants confondus, et pour devenir un paria collectif aux yeux des nations ?
Une opposition conséquente poserait, surtout, la question des questions : comment fait-on pour sortir de la nasse ? Réduite à sa plus simple expression, cette question se réduit à savoir ce qu’on fait des cinq millions de Palestiniens qui vivent sous notre botte. Cette question, aucun parti politique en Israël ne la pose. Sauf, bien entendu, l’extrême droite fondamentaliste, qui, elle, sait parfaitement ce qu’elle veut.
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Alors, qu’attendre de ces élections ? D’abord, qu’elles aient lieu. Dans un pays où il existe une solide tradition parlementaire et où jamais personne n’a essayé d’entraver le processus électoral, cela devrait être une évidence. Ce ne l’est pas. De nombreux observateurs craignent une reprise de la guerre dans l’un des nombreux théâtres où Tsahal est engagé, notamment au Liban face au Hezbollah et à Gaza, où le Hamas est derechef présenté comme une menace existentielle, voire contre l’Iran. Certes, Trump, qui ne sait lui-même comment se sortir de la trappe stratégique où il s’est enfermé, cherche à contenir son turbulent allié, le Premier ministre israélien. Mais celui-ci, acculé, risque de passer outre. Perdre ces élections, pour lui, n’est pas une option. Et, pour conjurer le verdict des urnes, quel meilleur moyen que la guerre, pourvoyeuse suprême d’unité patriotique et de situations d’urgence nationale ? Pas un jour ne passe sans que le Premier ministre ou son clownesque ministre de la Défense ne fulminent des menaces apocalyptiques contre les ennemis de l’État juif. Pas un jour sans un ou plusieurs pogroms en Cisjordanie, dans un effort concerté de mettre le feu au territoire. La guerre, pour Netanyahou, n’est pas « la continuation de la politique par d’autres moyens » ; la guerre, c’est la politique.
Mais admettons que les élections ont bel et bien lieu le 27 octobre, qu’elles se déroulent dans de bonnes conditions, sans trop d’accrocs, et que Netanyahou et sa coalition de fascistes et de fanatiques soient défaits. Voici donc un « gouvernement de changement » bis installé au pouvoir. Que peut-on en espérer ? Si l’on en croit une bonne partie de la gauche, rien, ou pas grand-chose. Qu’une droite plus civilisée remplace une droite devenue folle, voilà qui est sympathique mais ne porte pas à conséquence, puisque nul ne songe à se mesurer à l’éléphant dans la pièce, l’Occupation. Le modéré Eisenkot lui-même ne vient-il pas de déclarer qu’« il n’y aura pas d’État palestinien » sous son gouvernement ?
Je pense que ces esprits amers se trompent. Certes, la fin de l’Occupation ne sera pas au programme du nouveau gouvernement. Mais si l’Occupation est notre principal problème, elle n’est pas le seul. Un honnête homme entouré d’une équipe compétente peut faire beaucoup pour restaurer la santé mentale de ce peuple traumatisé et déboussolé. À l’intérieur, arrêter la destruction des institutions de la démocratie libérale, notamment la justice ; mettre au pas les voyous qui font la loi dans les Territoires occupés et démanteler les implantations sauvages ; engager des politiques plus raisonnables aux frontières. À l’extérieur, présenter au monde un visage plus présentable et restaurer ainsi, autant que faire se peut, la crédibilité de l’Etat d’Israël ; et travailler à l’insertion du pays dans un système d’alliances régional. Ce n’est pas tout, mais ce n’est pas rien non plus.







