Après avoir été tondue à la Libération, une jeune postière s’enferme dans la maison familiale et disparaît pendant quarante ans. En reconstituant scrupuleusement le destin de La recluse de Saint-Flour (Éditions Flammarion), Grégoire Kauffmann décrypte les ressorts d’une passion pluriséculaire en même temps qu’il sonde les zones grises de la mémoire française.
Perchée sur son éperon volcanique, dans le Cantal, la bourgade de Saint-Flour semble appartenir à une autre France. Ici rien ne bouge ou presque. L’ambition d’un maire bâtisseur bien décidé à profiter de la dynamique des années Giscard n’y aura rien fait. La cité est et demeure isolée, empêtrée dans des coutumes venues du fond des âges. Parmi celles-ci, la tradition des recluses, héritée d’une conception médiévale de la foi catholique. Un renoncement radical au monde pour des femmes choisissant le « vœu de clôture perpétuelle ». Leur enfermement volontaire était alors pensé comme une offrande : retirées du siècle, elles devenaient des sentinelles spirituelles, chargées de protéger la cité par leurs prières. À Saint-Flour, la recluse était ainsi considérée comme un talisman vivant, dont la présence garantissait la ville contre les fléaux. Mais cette vocation avait un prix : enfermée dans une cellule de pierre, l’emmurée affrontait des privations extrêmes, le froid, l’humidité et l’isolement, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Jugée morbide, la pratique s’essoufflera à la Renaissance avant de devenir mythique sous la plume des écrivains romantiques. Dans le Cantal, elle continuera néanmoins à marquer l’inconscient collectif, comme en témoigne le cas peu commun d’Esther Albouy. Un fait-divers auquel l’historien Grégoire Kauffmann apporte un éclairage passionnant en cette rentrée littéraire, quelque part entre récit touffu et grande précision factuelle.
L’affaire commence à Saint-Flour, durant l’Occupation, lorsque l’arrivée des soldats allemands vient bousculer la routine paisible des habitants. « Pourquoi avait-il fallu qu’en 1944, l’antique citadelle qui n’avait jamais été profanée par l’envahisseur soit, pour la première fois de son histoire, asservie et mise en coupe réglée ? » À l’époque, Esther Albouy a 20 ans. Indocile employée des Postes, elle devient, dans les jours de la Libération, l’une de ces « mauvaises Françaises » que la foule désigne à la vindicte. Soupçonnée d’avoir cédé aux avances de l’ennemie, la voilà tondue en public, emprisonnée puis bannie de la commune. Pourtant, rien n’atteste véritablement d’une quelconque collaboration active tandis que partout autour d’elle, on a aidé l’occupant, dénoncé avec zèle et spolié… L’enquête débute ici.
La tonte des femmes comme revanche des hommes
Kauffmann, en même temps qu’il raconte l’itinéraire d’une victime, cherche aussi à comprendre comment une collectivité fabrique une coupable. Il questionne également les ressorts de la tonte en place publique et ces femmes livrées à la vindicte populaire. Sûrement plus qu’un simple châtiment, explique l’auteur : « Ces rituels de purification collective traduisent la revanche des hommes, le besoin de restaurer une autorité masculine ébranlée par la débâcle de 1940, l’humiliation de l’Occupation et la honte représentée par les soldats prisonniers dans le territoire du Reich. » La chevelure devient le lieu d’une revanche sexuelle et sociale : en rasant ces femmes, les hommes « reprennent ainsi possession de leurs corps et réaffirment une domination perdue ». Reste que la marque d’infamie prolonge la peine bien au-delà de la tonte. Car Esther Albouy ne retrouvera jamais vraiment le monde. Revenue clandestinement dans la maison familiale, elle s’y enferme. D’abord avec ses parents, qui, croit-on, la tenaient en laisse, puis avec ses frères avec lesquels elle s’enfoncera dans les affres du trouble mental. Les années passent et la situation se détériore. En ville, hormis les bonnes sœurs voisines, tout le monde sait mais se tait. Jusqu’au point de non-retour.

En octobre 1983, lorsque le GIGN intervient enfin pour déloger les « fous » du village, la France découvre avec stupeur une femme de 60 ans enfermée depuis des décennies dans un univers misérable. Dans un étonnant parallélisme, la réalité se télescope alors avec l’histoire de la recluserie médiévale. Des années durant, la plupart des habitants ont sinon vu du moins deviné, su et entendu ce qui couvait. Les rumeurs circulaient bon train. Rien ne suffit pourtant à briser le huis clos. Dès lors, le scandale dépasse le cadre strict de la famille Albouy pour éclabousser toute une ville. En devenant nationale, l’affaire force les Français à regarder leur passé dans les yeux. Puis retombe dans l’oubli. Quatre-vingts ans après la Libération, avec ce livre dense, Esther Albouy refait ici surface à la manière d’un encombrant fantôme.






