Regards n°1129

Hasan Piker et le PTB : à chacun son bénéfice

En offrant une tribune à Hasan Piker, l’influenceur turco-américain obsessionnellement antisioniste, le PTB n’a commis aucune erreur de casting : il a fait un choix politique qui éclaire l’univers idéologique qu’il entend constituer autour de lui. Car dans un rassemblement militant, inviter un influenceur sulfureux mondialement connu, c’est aussi lui conférer une légitimité tout en exploitant sa célébrité.

L’indignation suscitée par la présence de Hasan Piker à Manifesta, le festival organisé par le PTB les 12 et 13 septembre derniers, repose sur un étrange malentendu. Comment, s’est-on demandé, le PTB peut-il inviter à sa Fête de la Solidarité un influenceur turco-américain connu pour sa vulgarité revendiquée, la brutalité de ses prises de position souvent insultantes envers les Juifs, son soutien au Hamas et au Hezbollah et son adhésion tapageuse à l’antisionisme le plus obsessionnel ? Comment un parti politique belge peut-il offrir une tribune à un personnage aussi controversé au moment même où il entend donner le coup d’envoi de sa rentrée politique ?

La question est légitime. L’étonnement l’est beaucoup moins. Il révèle surtout une forme de méconnaissance du PTB. Car la présence de Piker à Manifesta n’a rien d’une anomalie, encore moins d’un accident de programmation. Elle obéit au contraire à une logique politique parfaitement intelligible. Il n’existe aucune contradiction fondamentale entre l’univers idéologique de Piker et celui que le PTB cherche à installer autour de lui.

Le PTB n’est pas une association d’amateurs choisissant au hasard les personnalités auxquelles il offre ses tribunes. Les cadres de ce parti marxiste-léniniste sont formés politiquement et savent fort bien qu’un grand rassemblement militant ne sert pas seulement à distraire les sympathisants. Il sert à conscientiser, à définir un univers moral, à désigner les causes légitimes, à consacrer certaines figures et, par leur simple présence, à indiquer aux militants quelles personnalités appartiennent à la famille politique.

C’est précisément pour cette raison que le PTB invite des syndicalistes belges et étrangers, des responsables politiques, des militants climatiques, des mouvements féministes ou antiracistes et des personnalités médiatiques de la gauche radicale. Il ne les invite évidemment pas parce qu’il désapprouve leurs combats. Il les invite parce que leurs combats participent, à des degrés divers, d’une légitimation du PTB. Dans le cas contraire, il lui suffirait de les ignorer.

Le porte-parole du PTB, Raoul Hedebauw, a tenté de neutraliser cette évidence sur les ondes de La Première lorsqu’on l’interrogeait sur la présence d’Hasan Piker : « On invite des gens avec lesquels on n’est pas d’accord sur tout. L’année dernière, Axel Ronse de la N-VA est venu débattre chez nous et on n’était pas forcément d’accord avec tout ce qu’il dit. » La comparaison est commode précisément parce qu’elle est trompeuse. Inviter un adversaire déclaré à un débat contradictoire n’a pas la même signification politique que mettre en vedette une célébrité militante devant un public qui constitue en grande partie sa propre clientèle politique. Personne ne pouvait raisonnablement imaginer qu’Hasan Piker avait été convié afin que le PTB démontre à ses militants, à ses sympathisants et surtout aux jeunes venus à Manifesta à quel point ses idées seraient étrangères au parti.

Fonction politique de la célébrité des influenceurs

Sa présence disait déjà l’essentiel. L’Etat colonial et génocidaire israélien, la résistance palestinienne, l’impérialisme américain, la domination occidentale, l’antiracisme, la lutte contre l’islamophobie, l’antisionisme ou encore l’idée selon laquelle l’accusation d’antisémitisme serait régulièrement instrumentalisée pour protéger Israël : sur cet ensemble de sujets, Piker occupe un territoire idéologique dont le PTB est trop proche pour considérer sa présence non comme un embarras, mais comme un atout. C’est d’ailleurs toute la fonction politique de la célébrité contemporaine. Il n’est même plus nécessaire d’exposer une doctrine. La présence de celui qui l’incarne en tient lieu. Peu importe alors le format exact de l’intervention ou le détail de ce que Piker dira sur scène. La photographie prise avec lui, immédiatement publiée sur Instagram, accomplira une part du travail politique.

La même logique explique la présence régulière de Jeremy Corbyn à Manifesta. L’ancien dirigeant du Parti travailliste britannique n’est évidemment pas invité pour que le PTB organise devant ses militants un examen critique de son rapport à l’antisionisme ou de la manière désastreuse dont les accusations d’antisémitisme furent traitées piteusement sous sa présidence du Labour. Sa présence fonctionne au contraire comme une consécration. Corbyn demeure aux yeux du PTB une personnalité suffisamment exemplaire pour être honorée d’une tribune, non pas malgré, mais à cause des controverses qui ont entouré son leadership à propos de l’antisémitisme. Il faut donc prendre au sérieux ce que signifie cette invitation politique. Le PTB choisit des personnalités auxquelles il prête son public, son organisation et sa légitimité ; en retour, il emprunte leur notoriété, leur radicalité ou leur popularité.

Interrogé par la RTBF sur les propos de Piker qualifiés d’antisémites par ses détracteurs, Raoul Hedebauw répondait : « Le PTB en tant que parti n’a rien à voir avec le racisme et l’antisémitisme mais on peut quand même critiquer la politique génocidaire de l’État colonial d’Israël sans être traité d’antisémite. » Cette réponse mérite l’attention tant pour ce qu’elle affirme que pour ce qu’elle évite. La question portait sur des propos antisémites précis attribués à Piker. Elle est transformée immédiatement par Raoul Hedbauw en une autre question : a-t-on encore le droit de critiquer Israël ? Or personne ne lui a jamais demandé de choisir entre ces deux propositions. Il est parfaitement possible de critiquer radicalement la politique israélienne et d’examiner en même temps si certains discours franchissent la frontière de l’antisémitisme. Présenter l’une comme l’alternative à l’autre permet précisément de ne jamais avoir à répondre à la seconde.

« Formulation Livingstone »

Cette réponse illustre merveilleusement le mécanisme rhétorique que le sociologue britannique David Hirsh a décrit sous le nom de « formulation Livingstone »[3] (du nom du maire de Londres travailliste, Ken Livingstone, tristement connu pour ses saillies antisémites) : au lieu d’examiner le fond de l’accusation, on affirme que celui qui la formule agit de mauvaise foi et cherche à utiliser l’antisémitisme comme une arme pour empêcher ou délégitimer la critique d’Israël. La conséquence est terrible. Lorsque des Juifs dénoncent l’antisémitisme dans certains secteurs de la gauche, le soupçon peut alors se retourner contre eux : leur témoignage ne serait plus l’expression d’une inquiétude légitime qu’il convient d’examiner, mais une manœuvre destinée à intimider leurs adversaires politiques et à défendre Israël. Le procédé est particulièrement efficace parce qu’il rend la réfutation presque impossible. Celui qui proteste confirme, par sa protestation même, qu’il cherche à faire taire la critique. La gauche qui proclame à juste titre la nécessité d’écouter les expériences minoritaires découvre ainsi, lorsqu’il s’agit de certains Juifs, les vertus du scepticisme et du soupçon systématique.

Finalement, dans cette séquence Hasan Piker, le PTB assume sans problème la responsabilité politique par association volontaire. Si ce parti choisit publiquement un influenceur mondialement célèbre, l’invite, la met en valeur et considère que sa présence contribue à valoriser son projet politique, il ne s’embarrasse pas à expliquer que les positions controversées de cette personnalité sont totalement dépourvues de pertinence lorsqu’on l’interroge sur cette proximité. À cet égard, le PTB a bien retenu la leçon de Matthew Yglesias, journaliste, essayiste et figure majeure de la gauche libérale américaine, dénonçant l’hypocrisie des candidats démocrates qui exploitent politiquement l’influence médiatique de Piker mais nient ensuite la signification politique de leur association avec lui : « On ne peut pas mettre Hasan Piker en avant de manière agressive lors des primaires entre factions, puis, une fois la victoire remportée, faire volte-face et se demander : ‘‘Pourquoi tout le monde parle-t-il de Hasan Piker ?’’ Si vous ne voulez pas que les gens parlent de lui, ne faites pas campagne avec lui. »

Le PTB convoque la célébrité de Piker parce qu’elle attire. Il célèbre sa transgression parce qu’elle électrise les militants. Il exploite son audience parce qu’elle permet d’atteindre un public que les organisations politiques traditionnelles ne savent plus toucher. Voilà pourquoi l’indignation devant la présence de Hasan Piker à Manifesta finit par manquer sa cible. Le problème n’est pas que le PTB aurait commis une erreur de casting. Le problème est précisément qu’il n’en a commis aucune. Hasan Piker remplit une fonction que la gauche radicale contemporaine comprend parfaitement : transformer la politique en identité culturelle, la radicalité en capital symbolique et la transgression en signe d’authenticité. Son agressivité n’est pas nécessairement un obstacle à son influence ; elle en constitue une partie. Sa célébrité auprès d’un public jeune ne survit pas malgré son caractère sulfureux, mais en partie grâce à lui.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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