Carte altimétrique et pédologique de la côte sud-ouest de la Palestine, sans frontières. Les crêtes peu élevées sont entrecoupées par le Wadi Gaza et ses affluents, qui transportent de grandes quantités d’alluvions fertiles et d’argile provenant des montagnes d’Hébron. La région était en grande partie cultivée en blé et en orge et constituait le grenier de la Palestine.
Écrit par : Roland Baumann
Regards n°1129

Forensic Architecture : israélophobie, pseudo-académisme et art contemporain

En soutenant la thèse selon laquelle la destruction méthodique des conditions matérielles qui permettent aux Palestiniens de Gaza d’habiter leur territoire atteste le caractère génocidaire de l’intervention israélienne à Gaza, l’architecte israélien Eyal Weizman témoigne dans son dernier livre, Ungrounding : The Architecture of Genocide, des dérives du discours décolonial dans le monde universitaire et celui de l’art contemporain.

Salué avec enthousiasme par Francesca Albanese et Ilan Pappé, Ungrounding: The Architecture of Genocide (Vintage Publishing) publié en mai 2026 par Eyal Weizman, prétend documenter l’architecture du processus colonial sioniste et l’annihilation de la société palestinienne. Le titre du livre, Ungrounding, joue sur la polysémie du mot « ground », qui désigne à la fois le sol, le territoire, et le fondement ou la légitimité sur laquelle repose un discours ou une action. Weizman décrit le déracinement des populations palestiniennes, arrachées à leur sol par le déplacement forcé et la destruction de l’habitat, de la Nakba jusqu’à la destruction de Gaza. Il veut démonter le discours de l’État israélien légitimant la colonisation et ses pratiques génocidaires.

Membre de la British Academy, Eyal Weizman est fondateur et directeur du collectif Forensic Architecture (FA) basé au Goldsmiths College de l’Université de Londres, où il est professeur. Début des années 2000, il aide l’ONG B’Tselem à la création de cartes analysant l’expansion des colonies dans les territoires occupés. Sa thèse de doctorat d’architecture au Birkbeck College (2006) analyse l’architecture et l’urbanisme comme instruments politiques et militaires du conflit israélo-palestinien. Seules deux de ses publications ont été traduites en français : À travers les murs (2008) – approche des techniques de guerre urbaine de l’IDF dans la seconde intifada – et La vérité en ruines : Manifeste pour l’architecture forensique (2021). Le collectif Forensic Architecture (FA) réunit architectes, artistes, cinéastes, juristes et scientifiques, Il utilise des techniques et des technologies architecturales pour enquêter sur des cas de violence d’État et de violations des droits humains. L’architecture forensique traite l’espace physique (« scène du crime ») comme une source de preuves : en reconstituant numériquement la géométrie du lieu au moment des faits, on peut vérifier des témoignages, dater et localiser avec précision les faits captés en images que diffusent les réseaux sociaux, et aussi révéler ce qui échappe à l’observation directe, comme la trajectoire d’un projectile. La contribution de FA au Congrès mondial des architectes à Barcelone le 1er Juillet 2026, « Enquêter sur les violences de masse : l’architecture comme preuve » précise : Les traces architecturales deviennent des instruments de reddition de comptes. La modélisation numérique, l’imagerie satellitaire, la contre-cartographie et la reconstruction testimoniale transforment l’espace en preuve capable de confronter la violence étatique et corporative.

Travaillant pour des ONG, des tribunaux internationaux ou des familles de victimes, FA a enquêté notamment sur des frappes de drones (Pakistan), des violences policières (prison de Saidnaya en Syrie), des crimes de guerre. Ses reconstitutions ont servi de preuves dans des procédures judiciaires, et ont aussi été exposées par des institutions d’art contemporain. L’architecture forensique s’inscrit donc à la croisée des droits humains, du journalisme d’investigation, de la recherche architecturale et de l’art contemporain. Le collectif FA a rassemblé des éléments de preuve appuyant la plainte déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice accusant Israël de violer à Gaza la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Élaborée par FA, A Cartography of Genocide est une cartographie interactive, recensant des milliers d’attaques dont ont été victimes des Gazaouis.

Ungrounding décrit la géographie de Gaza, en particulier la fertile vallée du Wadi Gaza, peuplée d’agriculteurs, pratiquant l’irrigation. Analysant des photographies aériennes datant du mandat britannique, Weizman décrit un habitat palestinien dont l’harmonie séculaire est brisée par la Nakba. Après 1948, la colonisation israélienne trace un sillon dans le sable marquant la frontière et militarise l’espace, vidé de ses autochtones dont toute tentative de retour est punie de mort. Les kibboutz édifiés à la lisière de la bande de Gaza s’inscrivent dans ce cadre militaire, dont témoigne leur architecture. Comme étude de cas, Ungrounding présente le témoignage du Dr Salman Abu Sitta. Cet historien palestinien collabore avec FA pour reconstruire virtuellement sa maison à Al-Ma’in, un village disparu dont le site et les terres sont occupées aujourd’hui par les kibboutz Nirim et Nir Oz. Weizman dénonce le caractère militaire et colonial de toute l’architecture israélienne proche de Gaza. Légitimité implicite de l’attaque de objectifs civils du 7 octobre 2023 ?

Selon Weizman après le 7 octobre 2023, la ligne du Wadi Gaza devient un pivot de la pratique génocidaire israélienne. FA a compilé l’ensemble des ordres d’évacuation émis par Tsahal : les déplacements forcés successifs ont repoussé les gazaouis vers le sud-ouest, privés de leurs terres agricoles, devenues inaccessibles ou ravagées par la guerre. Priver une population de son agriculture c’est la forcer à partir ou à périr de faim ! Les bulldozers de Tsahal effacent toute trace de la vie palestinienne, formant des dunes de débris, qu’occupent tireurs d’élite et blindés. D’après Weizman le cliché médiatique du « métro de Gaza » ne correspond pas à la réalité de réseaux de tunnels qui s’inscrivent dans la continuité du savoir-faire ancien de forage de puits. Tour à tour voies de passage de personnes et de contrebande suite au blocus de Gaza, développés ensuite dans un cadre militaire, ces tunnels répondent en miroir au contrôle israélien du ciel de Gaza.

Matrice du colonialisme de peuplement

Bombardements d’hôpitaux, massacres de travailleurs humanitaires, utilisation de la famine comme arme génocidaire, attaques des flottilles humanitaires pour Gaza, cartographie du génocide… Ungrounding produit pêle-mêle toute une variété de recherches du collectif FA censées étayer la dénonciation du « projet génocidaire sioniste ». Ungrounding inscrit les horreurs de la guerre de Gaza dans la matrice longue du colonialisme de peuplement sioniste dont Weizman ne cesse d’énumérer les méfaits, depuis la déclaration Balfour ! Ungrounding n’est pas le récit d’une vérité historique s’imposant peu à peu à l’enquêteur, mais le compendium d’un israélophobe militant, s’aidant d’outils sophistiqués, pour démontrer ce qu’il ne cesse d’affirmer depuis le début du livre !

Le collectif FA présente ses travaux dans des institutions d’art : Documenta 14 de Kassel, expositions à l’ICA et à la Tate de Londres, au MACBA de Barcelone, au MUAC de Mexico, biennales du Whitney Museum et de Berlin, nomination au Turner Prize pour The Long Duration of a Split Second – une reconstitution à l’aide d’analyses spatiales, de vidéos synchronisées et de modélisations architecturales d’une bavure de la police israélienne à Umm al-Hiran (2017),  etc. Exposer ces reconstitutions numériques dans des lieux d’art contemporain est un choix stratégique de légitimation et d’audience, qui expose le travail au régime de lecture propre à l’art : suspension du jugement critique au profit de l’émotion esthétique, autorité conférée par l’institution culturelle plutôt que par la procédure scientifique, jugement par un jury d’art dont la compétence porte sur la forme plus que sur la validité factuelle du contenu… Ungrounding prolonge ce brouillage des repères entre l’enquête judiciaire, le travail historique et de mémoire, l’irruption du discours décolonial dans l’art contemporain, et l’explosion d’israélophobie globale dans le monde culturel et artistique depuis le 7-Octobre.

Écrit par : Roland Baumann

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