Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a remporté une victoire historique en Saxe-Anhalt, échouant à seulement trois sièges de la majorité absolue. Le résultat est inédit non seulement par son ampleur, mais aussi par la possibilité inédite de voir se former en Allemagne, à la faveur d’une entente entre l’extrême droite (AfD) et un petit parti anti-immigration et antisioniste issu de la gauche radicale (BSW), une coalition susceptible d’attiser l’hostilité envers les Juifs et de nourrir le rejet d’Israël.
Le principal visage du succès électoral de l’AfD aux élections régionales dans les länder de l’ex-Allemagne de l’Est, et en Saxe-Anhalt en particulier, est Ulrich Siegmund. Âgé de 35 ans. Ce député régional a réussi à donner à un parti d’extrême droite une apparence moderne et relativement rassurante. Il maîtrise les codes de la communication contemporaine : vidéos sur les réseaux sociaux, scènes de vie familiale, sourires devant les caméras, photographies avec les électeurs.
Le visage sympathique d’Ulrich Siegmund ne suffit cependant pas à caractériser son environnement politique. Le 2 mai 2025, l’Office fédéral de protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz) avait déjà qualifié l’AfD de « mouvement d’extrême droite avéré » et d’incompatible avec l’ordre libéral et démocratique allemand. Des enquêtes de presse ont également révélé que quatre anciens membres d’une organisation néonazie interdite avaient figuré parmi ses proches collaborateurs politiques. Des vidéos réalisées lors de rassemblements de l’AfD ont également montré des participants effectuant le salut nazi et scandant des propos négationnistes. Par ailleurs, le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt figure parmi les plus radicaux adoptés par le parti : suppression du financement de programmes antiracistes, expulsion et remigration des étrangers, imposition d’une « orientation patriotique » aux médias et aux institutions culturelles, levée des sanctions économiques contre la Russie, suppression des livraisons d’armes à l’Ukraine, etc.
Il faut néanmoins distinguer ce qui relève des compétences d’un Land de ce qui appartient au gouvernement fédéral. Un gouvernement de Saxe-Anhalt ne peut ni fermer les frontières de l’Allemagne, ni déterminer seul la politique d’immigration, ni conduire la politique étrangère allemande. Ses pouvoirs n’en sont pas pour autant négligeables. Le Land exerce une autorité directe dans des domaines aussi importants que l’éducation, l’enseignement civique et mémoriel, la politique culturelle, la police, les services régionaux de renseignement et l’attribution de certains fonds publics. Ce sont des compétences dont les effets seront immédiats sur la transmission de la mémoire de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme.
Revirement patriotique mémoriel
Cette question apparaît avec une particulière netteté lorsque le programme aborde le rapport de l’Allemagne à son histoire. L’AfD reproche aux responsables politiques allemands d’avoir évité « toute référence positive à notre riche histoire antérieure à 1933 ». Cette attitude aurait, selon l’AfD, entretenu un « masochisme national » qui empêcherait « la formation d’une identité nationale stable ». Le parti propose par conséquent de « guérir ce trouble identitaire » au moyen d’une nouvelle politique culturelle et d’un « revirement patriotique ».
Un autre élément mérite d’être relevé. Sur les quelque 250 pages du manifeste de l’AfD de Saxe-Anhalt, aucune référence explicite n’est faite à la Shoah, aux crimes nazis ni à l’histoire juive. Hans-Thomas Tillschneider, vice-président de l’AfD en Saxe-Anhalt et principal rédacteur du manifeste, a certes déclaré au Times of Israel que l’époque nazie constituait « le chapitre le plus sombre de l’histoire allemande ». Mais il ajoutait aussitôt : « Tout cela s’est passé il y a longtemps et ne nous affecte plus aujourd’hui. » Cette formule permet de mieux comprendre la logique du programme. Celui-ci critique ce qu’il appelle le « complexe de culpabilité » allemand.
Cette position ne constitue d’ailleurs pas une nouveauté dans l’histoire récente du parti. En 2017, Björn Höcke, co-président fédéral de l’AfD, avait demandé une « Wende um 180 Grad », autrement dit un changement à 180 degrés dans la politique allemande de la mémoire, après avoir qualifié le mémorial de la Shoah à Berlin de « monument de la honte ». Alexander Gauland, député fédéral et président d’honneur de l’AfD, déclara par la suite que le nazisme n’était qu’une « fiente d’oiseau » (Vogelschiss) dans plus de mille ans d’histoire allemande. Le programme de l’AfD fait écho à ces déclarations lorsqu’il demande que la place accordée au nazisme dans la mémoire collective soit rééquilibrée par une attention plus grande aux éléments « positifs, créateurs d’identité » de l’histoire nationale.
L’AfD a remporté les élections régionales en Saxe-Anhalt avec un résultat record. Cela ne suffit toutefois pas pour former le gouvernement seul, comme elle le souhaitait. Le sort de la région pourrait désormais dépendre de la BSW ayant obtenu 5% des suffrages. Bien que la BSW a exclu toute coalition formelle avec l’AfD, elle mène des discussions avec l’AFD et se montre ouverte à une coopération sur des questions spécifiques. Même les votes individuels de ses députés pourraient donc s’avérer décisifs.
Véritable ovni dans le paysage politique allemand, l’Alliance Sahra Wagenknecht (Bündnis Sahra Wagenknecht, BSW) porte le nom de sa fondatrice, figure controversée de la gauche radicale allemande et ancienne vice-présidente de Die Linke. À l’époque, elle claque la porte de ce parti après des désaccords sur l’immigration, la gestion du Covid-19 ou encore l’invasion russe de l’Ukraine. Depuis lors, la BSW se singularise par une ligne populiste, xénophobe et nationaliste, tout en conservant des références sociales et même marxistes ! Rouge-brun en somme.
« Pas de Wessi, pas de sioniste »
Une autre originalité de ce parti réside dans son positionnement très hostile à Israël. Chez certains dirigeants de la BSW, cela vire même à l’antisionisme obsessionnel. C’est le cas de Claudia Wittig, cheffe de file du parti en Saxe-Anhalt. « Pour commencer, le Ministre-Président ne sera en tout cas pas un ‘‘Wessi’’ », répond-elle à un journaliste de Compact, un magazine d’extrême droite. « Notre ligne rouge est claire : il faut que ce soit quelqu’un qui mène une politique de paix. Il n’est donc pas question de choisir quelqu’un qui soutienne des projets sionistes, quels qu’ils soient. » La déclaration de Claudia Wittig révèle un antisionisme explicite et s’inscrit dans une radicalisation très nette de la rhétorique du BSW de Saxe-Anhalt sur Israël. Son programme régional exige l’arrêt des livraisons d’armes à Israël et la suspension de l’accord d’association UE-Israël. Et surtout Wittig franchit un seuil rhétorique en parlant non plus simplement du gouvernement Netanyahou, de l’occupation, de Gaza ou de la politique israélienne, mais de « projets sionistes ».
Bien que programme fédéral de 2025 de la BSW soutienne officiellement une « solution à deux États », l’hostilité à la politique israélienne occupe une place substantielle dans le discours de politique étrangère du BSW. Cet antisionisme s’insère dans un récit beaucoup plus vaste sur l’Occident, les États-Unis, l’OTAN, le réarmement et la Russie. LA BSW présente d’ailleurs la politique israélienne à Gaza comme une manifestation de la militarisation occidentale que ce parti dénonce également à propos de l’Ukraine et de l’OTAN face à la Russie.
La situation politique issue des élections de Saxe-Anhalt présente donc un paradoxe troublant. L’AfD et le BSW procèdent de traditions politiques profondément différentes. La première appartient à l’extrême droite et demeure confrontée aux accusations de racisme, d’antisémitisme et de relativisation du passé nazi. La seconde est issue d’une rupture au sein de la gauche radicale, en conserve une partie de son vocabulaire social et de ses références économiques tout en y intégrant une rhétorique xénophobe et, particulièrement en Saxe-Anhalt, une hostilité prononcée envers Israël.
Convergence de leurs oppositions
Parties de prémisses idéologiques opposées, les deux formations peuvent néanmoins parvenir, sur certaines questions, à des positions voisines. Si cette convergence devait déboucher sur une coalition ou des coopérations parlementaires durables, la Saxe-
Anhalt pourrait devenir le lieu d’une expérience politique nouvelle en Allemagne : non pas une coalition idéologiquement cohérente entre extrême droite et gauche radicale, mais une convergence de leurs oppositions respectives à l’immigration, certaines orientations de la politique étrangère allemande, certains aspects de la culture politique de la République fédérale et, selon des logiques différentes, au rapport de l’Allemagne avec son propre passé et avec Israël.
L’enjeu dépasse dès lors la seule arithmétique parlementaire. La démocratie allemande d’après-guerre s’est construite autour de références qui, malgré les alternances politiques, ont longtemps fait l’objet d’un large consensus : l’intégration occidentale, le caractère libéral de l’État, une certaine conception de la responsabilité historique allemande, la reconnaissance, malgré les controverses, de la singularité du passé nazi et la Staaträson, c’est-à-dire la protection de l’existence et de la sécurité d’Israël comme responsabilité fondamentale de l’Allemagne démocratique.
Ce qui se joue en Saxe-Anhalt n’est donc pas seulement la possibilité pour deux partis situés aux marges des traditions politiques dominantes de coopérer. Il s’agit de savoir si leur convergence peut contribuer à remettre en cause, par des voies démocratiques et parlementaires, certains des fondements sur lesquels s’est édifiée la République fédérale. C’est précisément parce que l’AfD et le BSW ne partent pas des mêmes prémisses que cette convergence mérite d’être observée avec attention;






