Regards n°1129

Boycott : l’effacement acceptable

Les intimidations et appels au boycott à l’encontre de personnes israéliennes ou juives se font de plus en plus fréquents à l’échelle mondiale. Mais que recherchent réellement les militants à travers ces harcèlements d’artistes, de marques ou de festivals de musique ?

En juillet 2025, nous avons vu de nombreux appels à la déprogrammation du chanteur Amir des Francofolies de Spa. Des artistes n’ont pas manqué de pointer un doigt accusateur sur le festival qui osait inviter un… Un quoi, exactement ? Amir est franco-israélien, mais n’a aucun discours politique, il se contente de faire de la musique.

En septembre 2025, un concert du philharmonique de Munich prévu à Gand provoque un tollé et amène le conseil d’administration du Festival de Flandre à se réunir. Le problème ? Le chef-d ’orchestre, Lahav Shani, est israélien. Le C.A., nous rapporte la RTBF, donne le choix entre trois possibilités : soit le musicien condamne publiquement la politique israélienne à Gaza, soit il est remplacé, soit le concert est annulé. Lahav Shani et le philharmonique ayant refusé de céder à ce chantage, il n’y a pas eu de représentation.] Et la polémique va repartir pour un tour, puisque le chef d’orchestre doit se produire sur la scène de Bozar en novembre prochain et que diverses pressions sont d’ores et déjà exercées pour que le concert soit annulé. En août dernier, un ancien soldat de Tsahal, grièvement blessé en 2021 par un missile anti-char, est devenu le visage d’une campagne promotionnelle israélienne d’Adidas s’adressant aux personnes amputées. Une vague d’indignations et d’appels au boycott plus tard, Adidas a fini par s’excuser platement et la publicité a été retirée.

Mais les Israéliens ne sont pas seuls visés, puisqu’il suffit d’être « soupçonné de » pour être honni. En juillet dernier, la DJ française Barbara Butch – harcelée pour avoir soutenu un projet de loi condamnant les nouvelles formes d’antisémitisme – a, à nouveau, fait l’objet d’intimidations, qui sont allées très loin puisque les militants se sont présentés à son concert à Grenoble pour le saboter en hurlant, en sifflant, en jetant des graviers sur son matériel et en allant jusqu’à lui lancer des bouteilles en verre. Depuis, les manœuvres pour l’empêcher de travailler se multiplient.

Cet été a également été marqué par une polémique autour d’une influenceuse française, Lena Situations. La jeune femme et sa bande d’amis ont tourné le dos à leur amie Gisèle Journo, cofondatrice d’une agence d’influence et de marketing digital. La raison ? Des internautes – dont Rima Hassan – ont dénoncé d’anciennes publications de la jeune femme en soutien à Tsahal après le 7-Octobre, ainsi qu’un hommage à un soldat tué qu’elle connaissait. Les suites pourraient ressembler à des gamineries sans conséquences si les réseaux sociaux n’avaient pas aujourd’hui tant de poids, notamment dans le métier de Gisèle Journo : désabonnements, effacement des interactions, et même floutage de son visage sur d’anciennes publications, sans oublier un harcèlement massif. Le journaliste français Paul Gasnier, qui a courageusement traité le sujet lors de l’émission de rentrée de Quotidien s’est fait copieusement insulter.[

L’empathie et l’autocritique ne comptent pas

Les militants pensent-ils réellement qu’empêcher Amir de chanter ou jeter des bouteilles en verre sur Barbara Butch va aider les enfants palestiniens ? Probablement pas. Mais nous avons compris depuis longtemps que ce n’était pas la question. Les critères pour être harcelé sont de plus en plus larges, et il apparaît de plus en plus que la politique israélienne est le cadet de leurs soucis. Leur souci, c’est l’existence même du seul état juif du monde. La preuve en est que même des artistes et des intellectuels très critiques de la politique israélienne sont vilipendés et traités de « sionistes » (comme s’il s’agissait d’une insulte) ou de « complices de génocide » : Le dessinateur Joann Sfar, qui s’est rendu dans les territoires palestiniens pour recueillir la parole de ses habitants, Barbara Butch, qui est en désaccord avec le gouvernement de Netanyahou et l’a répété plus d’une fois, ou encore, Delphine Horvilleur, qui a toujours critiqué ce gouvernement, et n’a pas attendu 2023 pour le faire. Le réalisateur israélien Nadav Lapid s’oppose, lui aussi, très fortement à la politique et l’armée de son propre pays, et a même produit un film à charge contre Tsahal et traitant du sort terrible de la bande de Gaza, mais rien n’y a fait, il a eu droit, comme tout le monde, à son appel au boycott.

En réalité, tout cela ne compte pas. Le progressisme, l’autocritique, l’empathie pour la souffrance de l’autre, tout cela ne compte pas. Car, on le sent monter, le seul Juif qui sera bientôt toléré sera celui qui affirmera qu’Israël ne devrait pas exister, que les Juifs n’ont pas droit à un état souverain, quelles qu’en soient les frontières. Ce qui semble réellement recherché derrière toutes ces menaces et toutes ces pressions pour des boycotts de marques et annulations d’événements artistiques, c’est l’effacement pur et simple. On ne peut plus tuer le Juif et on n’a pas la capacité de tuer l’Israélien, donc on l’efface, on le supprime d’une autre manière.

Et quand, en parallèle de cela, on crie à la censure et l’injustice lorsque le rappeur Macklemore est retiré de la tournée d’Ed Sheeran, supposément pour un simple « Free Palestine », il faut prendre un peu de recul. Tout d’abord, « Free Palestine » n’est pas seulement une formule d’appel à la liberté ou à la souveraineté pour les territoires palestiniens. C’est aussi le cri qui est aujourd’hui systématiquement lancé juste avant d’agresser verbalement ou physiquement des Juifs du monde entier. Coup de poing, crachats, poignard, carabine, ou même lance-flammes, tout y passe. On le sait, on le lit, on le voit. Crier ce slogan sur scène devant une foule dans pareil contexte, ce n’est pas anodin. Il aurait pu crier “Peace now” (la paix maintenant) ou “Ceasefire now” (cessez-le-feu maintenant), mais il a choisi le slogan qui, régulièrement, précède des actes d’agression en Europe et aux États-Unis. Et si l’on pouvait lui laisser le bénéfice du doute, ce qui alourdit la charge et vient donner un sens réellement problématique au tableau, c’est une autre polémique ayant éclaboussé le chanteur en 2014. Macklemore était alors monté sur scène affublé d’un costume que beaucoup ont immédiatement associé à une “Jewface”, une représentation caricaturale de Juif avec un gros nez crochu, une perruque et une barbe noire. Le chanteur avait plaidé l’innocence et la naïveté dans un choix “aléatoire” de costume.

« Retournez en Pologne »

Qu’il s’agisse des campagnes de boycott, de l’apologie du terrorisme, des tentatives de réécriture de l’Histoire (“Les Juifs viennent d’Europe” et “Jésus était palestinien”), ou l’invisibilisation du caractère oriental du judaïsme, tout dans l’ère du temps converge vers un point : l’effacement. Et pour s’en convaincre, il suffit de réfléchir un instant au slogan que de nombreux militants propalestiniens, y compris des professeurs d’université, ont crié aux Juifs et aux Israéliens ces dernières années aux États-Unis et, bien sûr, sur les réseaux sociaux : « Retournez en Pologne ». Ce qui signifie que pour ces militants, le « pays des Juifs », c’est la Pologne. Pour rappel, avant la Seconde guerre mondiale, il y avait 3,3 millions de Juifs en Pologne. Après la guerre, seuls 380.000 d’entre eux étaient encore en vie. Autrement dit, on ordonne aux Juifs de retourner dans le pays qui a vu exterminer 90% de sa population juive, le pays dont le nombre de victimes juives constitue à lui seul la moitié des six millions de morts de la Shoah. Un pays où, ce n’est un secret pour personne, l’antisémitisme n’avait pas attendu l’arrivée des Allemands.

Les Juifs du monde sont originaires de bien des pays différents, Russie, Allemagne, Tunisie, Maroc, Israël, Iran, Irak, Soudan, Éthiopie, Égypte, Grèce, … Mais curieusement, c’est la Pologne que l’on désigne systématiquement comme le pays où ils devraient « retourner ». Et c’est assez révélateur. Il s’agit de renvoyer les Juifs à l’endroit sur terre qui en a le plus exterminés.

À y regarder de plus près, c’est une façon de leur dire « retournez dans le néant », « disparaissez ». On nous rétorquera qu’il peut s’agir de pure ignorance, et c’est possible. Il est probable que nombre de ces militants s’imaginent que le judaïsme est né en Europe, ou ne sont pas familiarisés avec la notion de groupe ethnoreligieux, et ignorent tout de l’existence de dynasties juives en Judée, de la présence millénaire de Juifs en Orient, en Afrique de l’Est ou en Inde. Mais le constat en reste identique : dans l’esprit de beaucoup trop de gens aujourd’hui, les Juifs sont intrinsèquement liés, voire destinés, au pays qui fut leur charnier et qui, pour une bonne part d’entre eux, leur est totalement étranger.

Écrit par : Sarah Borensztein

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