Ce 27 octobre, les élections israéliennes se joueront autour d’un thème central : le 7-Octobre, avec ses plaies encore béantes et ses non-dits. Il dicte le choix des électeurs dans ce scrutin existentiel pour l’Etat d’Israël.
27 octobre – 7-Octobre. La date des élections israéliennes résonne comme un rappel douloureux des massacres du Hamas. En psychologie cognitive, on s’appelle cela l’association phonétique : le cerveau associe par réflexe deux dates du fait de leur similitude sonore. Le Premier ministre Netanyahou a eu beau tout faire pour l’éviter, en choisissant de repousser au 27 octobre, soit le dernier jour légal autorisé, la tenue du scrutin afin de l’éloigner le plus possible du moment des commémorations, et en espérant sans doute qu’un événement ne survienne dans le calendrier diplomatique ou sécuritaire qui lui soit favorable, il a de fait convoqué le traumatisme du 7-Octobre avec toute sa charge émotionnelle et symbolique.
Les électeurs n’avaient pas besoin de cette piqûre de rappel. La simple tenue de ces législatives – les premières depuis les attaques du 7 octobre 2023 – les ramène immanquablement à ce jour funeste. Celui du plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah, qui a provoqué un conflit sur sept fronts dont plusieurs sont toujours ouverts. Près de 7 200 familles ont été endeuillées depuis le 7-Octobre. Dans ce petit pays où chacun connaît un parent, un ami, un collègue ou un voisin touché par la guerre, ce sont en fait des milliers de proches de victimes ou d’otages qui sont concernés. Au moment du vote, les mêmes images viendront les hanter. « Nous irons aux urnes avec les cris des guetteuses du 7-Octobre qui nous percent les tympans. Nous voterons avec l’image de Shiri, Ariel et Kfir Bibas gravée devant nos yeux. Nous irons avec les slogans hypocrites ‘‘ensemble, nous vaincrons’’, tandis que les ultra-orthodoxes évitent la guerre, et ‘‘la victoire absolue’’ qui n’est jamais arrivée », écrit sur X le vidéaste Amir Shperling, célèbre opposant au gouvernement Avec 1.200 morts, 251 otages, 900 soldats tombés ensuite au combat, le 7-Octobre est une épouvante. « C’est le film d’horreur qu’il (Netanyahou) fuit », dénonce le leader démocrate Yaïr Golan. « Il a peur car il sait que les élections portent sur les massacres d’octobre et il va perdre. »
Netanyahou fait tout pour faire oublier cette tragédie. Jusqu’à effacer son nom. Au début de l’année, le bureau du Premier Ministre a fait polémique en retirant le mot « massacres » du titre d’un projet de loi visant à officialiser une journée du Souvenir. Il était remplacé sobrement par « événements ». Pour se justifier, le ministre de la Culture a expliqué la nécessité pour les Israéliens de ne pas s’en tenir à une position victimaire. Mais à tous, il est évident que c’était là un moyen d’exonérer Netanyahou de sa responsabilité. « Cette loi passera sur mon cadavre », s’est emportée Hila Abir, dont le frère Lotan a été assassiné au festival Nova. Finalement le gouvernement a cédé. Et Netanyahou a tenté de laisser paraître une plus grande part de vulnérabilité. On l’a rarement vu aux côtés des familles d’otages, il a évité les cimetières comme Golda Meir et Moshe Dayan après le désastre de la guerre de Kippour. Son épouse Sara, psychologue pour enfants, n’a créé aucune fondation ni œuvré auprès des jeunes en stress post-traumatique. Leurs enfants ont échappé à la réserve militaire ; l’aîné, Yaïr, était exilé pendant la guerre à Miami. En revanche, le Premier ministre est souvent revenu, y compris à la tribune de l’ONU en septembre, sur la disparition de son frère aîné tué en 1976 lors du raid d’Entebbe. Outre que Yoni est un héros adoré des Israéliens, invoquer sa mémoire le place du côté des familles endeuillées.
« Bibi, depuis combien d’années tu dors ? »
Faute de pouvoir effacer le 7-Octobre, Netanyahou tente d’en réécrire l’histoire en rejetant la responsabilité sur l’appareil militaire. Avec un argument massue : le 7 octobre, les forces de sécurité ne l’ont réveillé qu’à 6h29, c’est-à-dire au moment où quelques 6.000 Gazaouis, dont 3.800 terroristes, prenaient d’assaut le sud d’Israël. « Pourquoi ne m’ont-ils pas réveillé ? Parce qu’ils savaient que moi, en tant que Premier ministre d’Israël, j’aurais immédiatement ordonné de mettre toute l’armée en état d’alerte » affirme-t-il dans une vidéo diffusée le 1er septembre sur Instagram. Son épouse verse encore plus dans la théorie du complot. A la chaîne 14 elle a affirmé que si le général à la retraite Yaïr Golan avait réagi si vite en allant porter secours dans le Sud, c’est qu’il était « déjà habillé et prêt à une heure très, très matinale », insinuant qu’il avait été prévenu à l’avance. Sa sortie a provoqué un tollé en Israël et lui vaut une plainte en diffamation. Fait aggravant, révélé par N12, Netanyahou aurait ensuite attendu deux longues heures le 7 octobre avant de quitter sa villa de Césarée pour tenir une réunion au QG de Tsahal à 9h55. Pire, Haaretz révèle que 10 jours avant, le président émirati Mohammed Ben Zayed l’aurait averti par téléphone que le Hamas préparait une opération d’ampleur contre Israël. Netanyahou n’aurait alerté ni le Shin Bet, ni le Mossad, ni Tsahal. De nouvelles preuves publiées dans le Yedioth Aharonot montrent en outre qu’il savait depuis 2019 que les valises de dollars du Qatar envoyées à Gaza servaient à renforcer la branche armée du Hamas et qu’il avait – à 11 reprises – refusé de donner son feu vert à une opération d’élimination de Yahya Sinwar. « Bibi réveille-toi. Depuis combien d’années tu dors ? », ironise un spot de campagne de Gadi Eisenkot, représentant Netanyahou endormi dans son lit depuis 2019.
Fragilisé par ces révélations tardives publiées opportunément à l’approche du scrutin, le Premier ministre paie le prix de son refus de créer une Commission d’enquête d’Etat sur le 7-Octobre. C’est pourtant l’un des rares sujets à faire consensus dans l’opinion : selon un sondage de l’INSS, 75% des Israéliens (et 52% des électeurs de la coalition) la réclament pour faire toute la lumière sur les défaillances sécuritaires, militaires et politiques ayant conduit à cette tragédie. Mais tout juste Netanyahou envisage-t-il la mise sur pied d’une commission bipartisane « indépendante », sans lien avec la Cour suprême.
Ses opposants prônent au contraire la transparence. « Quand le Shin Bet présentera ce qui est connu sur le 7-Octobre, les murs trembleront », promet Eisenkot. La tenue d’une enquête nationale est en tête de leurs programmes, suivie par la loi sur la conscription des ultra-orthodoxes, ainsi que le classement du Qatar comme « Etat ennemi » pour Naftali Bennett à la tête de Beyahad (« Ensemble ») car « sans le Qatar, il n’y a pas de Hamas ». Sont ainsi visés les proches conseillers du Premier ministre accusés d’avoir reçu des fonds qataris dans le scandale « Qatargate ». Tous font d’une Commission d’enquête d’Etat la condition du relèvement de la nation. C’est pourquoi Eisenkot et Avigdor Liberman excluent formellement de rejoindre un gouvernement d’union ou un système de rotation avec Netanyahou au poste de Premier ministre. Selon Liberman, « quiconque parle de large coalition doit comprendre qu’il sacrifie aussi la création d’une commission d’enquête d’État ; en réalité, il sacrifie tout. »
Une élection existentielle
Les prochaines élections se joueront bien autour du 7-Octobre. Pour 68% des Juifs Israéliens, tous partis confondus, interrogés en septembre par l’Israel Institute for Democracy, le 7-Octobre est le facteur déterminant qui décidera leur vote, lié à des enjeux de défense et de diplomatie et de conception du rôle de l’Etat, loin devant le coût de la vie et la place des ultra-orthodoxes. Même si cela ne les conduit pas aux mêmes conclusions. Dès lors, les fantômes du 7-Octobre hantent la campagne. Chaque camp compte ses héros et ses martyrs. Chaque parti présente des candidats touchés dans leur chair par la guerre, à l’exception des orthodoxes. A commencer par Yaïr Golan, représentant de la gauche patriote et véritable héros du 7-Octobre qui a sauvé plusieurs civils. Ou encore l’ancien général Noam Tibon, autre héros venu défendre le kibboutz de son fils, qu’on retrouve sur la liste Beyahad. L’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, qui a perdu un fils et deux neveux à Gaza, rivalise désormais avec Netanyahou à la tête de Yashar ! (« droit »), dont le nom lui a été inspiré par l’ex-otage Eli Sharabi. Le frère de ce dernier, Sharon Sharabi, déterminé à éradiquer le Hamas, figure sur la liste de Liberman. À droite encore, deux parents endeuillés et un héros de Tsahal, Elisha Meidan, grièvement blessé à Gaza, sont candidats pour le Likoud tandis que le nouveau parti d’Ofer Winter compte la veuve du chef de la sécurité du kibboutz Be’eri, tué le 7-Octobre, et la franco-israélienne Laly Deray, mère d’un soldat mort à Gaza, qui poursuit son combat pour l’enrôlement des orthodoxes.
Face au traumatisme national, deux voies radicalement différentes s’offrent aux Israéliens qui font de ce scrutin un test existentiel pour Israël. Vont-ils oser regarder en face la faillite du 7-Octobre ou blanchir ses responsables ? Poursuivre des guerres sans fin ou fixer un cap stratégique ? Achever la mue ultrareligieuse d’Israël ou sauvegarder son identité d’Etat juif et démocratique ? Mettre fin au règne de Netanyahou ou lui faire encore confiance ? Les Israéliens s’apprêtent-ils à tourner la page ou à conserver le gouvernement du 7-Octobre ?







