En Israël, une frénésie d’Archéologie

Frédérique Schillo
Passion populaire en Israël, longtemps érigée au rang de religion séculière, l’Archéologie se mue en arme politique dans le conflit israélo-palestinien, d’autant qu’il touche à la terre et au sacré.
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A trop se passionner pour l’Histoire antique d’Israël, à trop chercher sous ses pierres des justifications historiques ou politiques, à trop rêver de ses mystères enfouis, n’a-t-on pas atteint un point de saturation ? C’est en tout cas l’opinion d’un groupe d’éminents archéologues israéliens qui s’est élevé pendant le Congrès archéologique annuel pour réclamer une pause dans les chantiers de fouilles. « Les archéologues ont un appétit insatiable », ironise le professeur Raphael Greenberg : « donnez-leur de l’argent et une pioche et ils continueront de fouiller jusqu’à la roche ». On estime à 30.000 le nombre de nouveaux artefacts catalogués chaque année en Israël. Ce qui en fait l’une des plus riches collections d’archéologie au monde, bien qu’une partie seulement soit exploitée.

Il y a bien une obsession autour du passé d’Israël. Il ne se passe pas de semaine sans qu’une nouvelle découverte ne défraie la chronique. Débutant invariablement par la formule « pour la première fois a été découvert… », ces annonces présentent comme certaines des hypothèses aussitôt soumises aux critiques d’autres chercheurs. Les débats peuvent être complexes pour des non-spécialistes. Qu’importe ! Le public israélien ne s’en lasse pas. Le retentissement est aussi fort à l’étranger. Il s’explique par la fascination qu’exerce la Terre sainte sur des milliards d’individus. La moindre statuette déterrée par un Indiana Jones en herbe, la moindre pièce de monnaie se parent ici d’une aura mystique qu’elles n’auraient pas ailleurs.

Une pioche dans la main, la Bible dans l’autre

Cette surmédiatisation s’accompagne d’une exploitation à des fins religieuses ou politiques par des institutions privées ou publiques qui financent les travaux. Rien de nouveau sous le soleil : Félix de Saulcy, premier archéologue à fouiller à Jérusalem, s’empresse d’annoncer en 1851 avoir découvert le « Tombeau des Rois » David et Salomon d’autant qu’il veut y « planter le drapeau ». Le mausolée, dont les chercheurs s’accordent à dire aujourd’hui qu’il est celui de la reine Helène d’Adiabène (Ier siècle), est depuis domaine national français. Cet arrière-fond idéologique sous-tend toute l’archéologie chrétienne. Il est même présent dans la folle quête du capitaine britannique Montagu Parker au début du 20e siècle, qui met le feu aux poudres en creusant sur l’esplanade des Mosquées pour y trouver l’Arche d’Alliance. Sous le Mandat britannique, des savants pionniers de l’Archéologie vont fouiller eux aussi une pioche dans la main et la Bible dans l’autre à Lakhish ou Meggiddo, l’Armageddon de l’Apocalypse.

Après 1948, l’Archéologie est si populaire chez les Israéliens qu’elle fait office de religion civile. Elle offre à cette nation d’immigrants de sentir de façon concrète une continuité spirituelle avec l’Israël antique. Les archéologues privilégient la période biblique pour illustrer un récit fondateur dont la crédibilité est rarement mise en doute. Tsahal, matrice de la construction de l’Etat, joue là aussi un rôle majeur. Ce n’est pas un hasard si les plus célèbres archéologues des années 1950-60 sont deux généraux et chefs d’état-major de Tsahal : Yigael Yadin et Moshe Dayan. Tout les oppose pourtant sur le terrain. D’un côté Yadin, l’universitaire un brin distant, fils du grand archéologue Eleazar Sukenik, avec lequel il acquiert pour l’Etat plusieurs rouleaux de la mer Morte, lance des chantiers titanesques comme à Massada. De l’autre Dayan, le charmeur né, amateur passionné menant seul des fouilles parfaitement illégales, mais à qui l’on pardonne d’autant ses forfaits que la victoire de 1967 en fait un héros intouchable. Il achète des artefacts chez des antiquaires sans se soucier de leur provenance. Question de principe, selon lui : « il faut se garder d’acheter en même temps les contes que les vendeurs attachent à leurs marchandises ». D’autres pièces sont pillées. Ainsi, en 1956, Dayan s’empare d’une stèle du temple égyptien de Serabit el Khadem, affrétant un hélicoptère pour la transporter en Israël. S’avérant trop grande pour son jardin, la stèle est confiée au département des Antiquités où elle va reposer 30 ans dans un dépôt avant d’être restituée à l’Egypte dans le cadre des accords de paix de 1978. Les trésors de la collection Dayan trônent aujourd’hui au musée d’Israël à Jérusalem, dont une impressionnante série de sarcophages anthropoïdes verticaux en terre cuite (14e siècle av. J.-C.), provenant du cimetière de Deir el-Balah, au sud de Gaza.

L’archéologie comme arme

Les Israéliens n’ont pas inventé l’archéologie nationale. Ici comme en Turquie, en Pologne, en Inde, et jusqu’en Chine, elle sert trop souvent à exalter un passé glorieux, dont l’Autre est exclu. Le moindre artefact lié à l’Histoire antique est brandi par les autorités israéliennes comme une preuve d’antériorité, un titre de propriété sur un territoire disputé. Netanyahou célèbre ainsi en 2015 la découverte près du Mur occidental d’une bulle royale portant le nom du roi Ezéchias : « elle réfute l’allégation absurde que nous serions des colons en terre étrangère ». Dans cette guerre du patrimoine, les Palestiniens ne sont pas en reste. Lors des pourparlers de Camp David en 2000, Yasser Arafat ne se contente pas de proclamer que les Palestiniens précédent les Hébreux, il affirme que le Temple se trouvait non à Jérusalem, mais à Naplouse, devant un Bill Clinton sidéré. Aujourd’hui à Sebastia, l’un des rares sites de Cisjordanie où ils peuvent fouiller, les Palestiniens taisent le fait que la cité était capitale du royaume d’Israël (IXe-VIIIe s. av. J.-C.).

C’est à Jérusalem que se concentrent toutes les passions. Les fouilles de la Cité de David se déroulent dans le quartier palestinien de Silwan, en contrebas du mont du Temple/esplanade des Mosquées, de l’autre côté des murailles. Autant dire à l’épicentre du conflit israélo-palestinien. La gestion du site incombe à l’Office des parcs nationaux conjointement avec Elad, un organisme richissime, subventionné par des fonds privés, notamment de chrétiens évangéliques, qui finance les fouilles mais achète aussi les maisons aux Palestiniens pour y loger des Juifs.

Les Palestiniens y dénoncent une volonté de contrôler Silwan à tous les niveaux : sous terre avec la création d’un réseau de tunnels ; sur terre avec la Cité de David et le projet d’un immense complexe touristique baptisé Kedem (« antique » en hébreu) ; enfin dans les airs puisqu’un téléphérique devrait transporter 3.000 visiteurs par jour de Jérusalem-Ouest à l’Est en survolant Silwan, avec un arrêt au Centre Kedem. « Jérusalem n’est pas Disneyland, son paysage et son patrimoine ne sont pas à vendre », ont mis en garde 70 architectes, archéologues et universitaires israéliens dans une lettre au gouvernement. En vain.

Les ruses de l’Archéologie

Du roi David, les touristes risquent de ne pas voir grand-chose dans la cité qui porte son nom. Nul signe n’a été retrouvé de lui sur aucun des artefacts déterrés sur place par des générations d’archéologues. Seul un panneau signale l’endroit présumé de son palais, au pied d’une portion de murailles, tout en précisant bien que cette théorie de l’archéologue Eilat Mazar est contestée par l’écrasante majorité de ses collègues. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché : pas moins de 17 campagnes de fouilles se sont succédé depuis le milieu du 19e siècle sur cet espace réduit de quatre hectares, faisant de la Cité de David le site archéologique le plus fouillé en Terre sainte, voire au monde. Il faut dire que si l’existence d’un tel roi au Xe siècle avant notre ère est admise, la mémoire d’une « maison de David » étant attestée un siècle plus tard par la stèle de Tel Dan et peut-être celle de Mésha, la question se pose toujours de savoir si, comme le relate la Bible, David a bien conquis Jérusalem et si Salomon l’a bien transformée en capitale d’un vaste royaume dont aucune source extra biblique ne fait curieusement mention.

C’est tout l’enjeu de la polémique féroce qui oppose Yosef Garfinkel de l’Université hébraïque de Jérusalem, dont les fouilles à Khirbet Qeiyafa valideraient le récit biblique, à Israël Finkelstein de l’Université de Tel-Aviv, persuadé que ses propres fouilles à Megiddo ont « porté le coup final à la croyance en un grand Royaume unifié ». Reste une autre énigme, et non des moindres : où est née Jérusalem ? Selon Israël Finkelstein, validé par une recherche publiée en juin, la première cité se trouverait sur le mont Moriah/mont du Temple. Une théorie qui devrait au moins rassurer les partisans d’une pause dans les chantiers de fouilles puisqu’il y est formellement interdit d’y fouiller.

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Frédérique Schillo
Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris