Pour une approche universaliste de la lutte contre le racisme

Emmanuelle Einhorn
Les assises de lutte contre racisme du Parlement bruxellois se sont clôturées le 9 novembre dernier par la présentation des rapports de ses différents panels. Ayant choisi d’y apporté sa contribution, le CCLJ a souligné la nécessité de garantir le maintien d’un cadre pluraliste avec un réel espace de débat contradictoire et surtout rappelé que la lutte contre le racisme ne peut se faire en mettant au banc des accusés la laïcité et les visions et propositions des tenants de l’universalisme.
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Dans un contexte sociétal très polarisé et sur fond de crise sanitaire, ces assises de lutte contre le racisme ont offert un espace-temps consacré à des questions essentielles mais aussi exigeantes. Un momentum pour faire le point, travailler et réfléchir sur le racisme et l’antisémitisme. Nous voilà arrivés à l’étape suivante. Il convient maintenant d’acter, de proposer et d’agir ensemble. Le CCLJ a suivi l’ensemble des débats et est intervenu lors du panel Prévention et sensibilisation. Nos équipes ont mené un travail et une réflexion critique sur l’actualisation de la lutte antiraciste et sur la réalité de l’antisémitisme contemporain. De manière synthétique, il en ressort une étude récemment publiée par le CCLJ : Le retour de la race dans les nouveaux discours antiracistes ainsi que certaines considérations censées guider notre action en matière de lutte contre le racisme.

Le CCLJ souhaite tout d’abord attirer l’attention sur la nécessité de garantir dans le suivi des Assises le maintien d’un cadre pluraliste avec un réel espace de débat contradictoire. Les différentes parties prenantes aux débats s’accordent sur le fait qu’il faut combattre le racisme, mais non pas forcément sur ce que cela implique. Cette diversité d’approches peut être une richesse, pour autant qu’elle soit reconnue et prise en compte. Si le nouvel antiracisme y occupe une place conséquente, cela ne peut se faire en mettant la laïcité et les propositions des tenants de l’universalisme au banc des accusés. Ici à Bruxelles, la lutte contre le racisme est plurielle, européenne et pas anglo-saxonne. Ces Assises nous ont effectivement donné à entendre une vision de l’antiracisme principalement axée sur l’opposition radicale entre blancs et non-blancs, souvent associée aux rôles antinomiques d’oppresseurs et d’opprimés. Cette approche binaire pose deux problèmes : elle invisibilise le racisme à l’égard de groupes qui n’entrent pas ou plus dans l’opposition blancs/non-blancs et elle se focalise essentiellement sur les traits visibles dans le rapport dominant/dominé. Cette vision risque d’empêcher toute action sur les dynamiques racistes ou discriminatoires qui s’établissent en fonction d’une multitude d’autres critères : la classe sociale, le genre, la nationalité, la religion, etc. Le rapport dominant/dominé peut évidemment surgir dans des contextes où l’opposition blancs/non blancs ne se présente pas. Définir en amont des collectifs immuables d’oppresseurs et d’opprimés délaisse les discriminations subies par des groupes qui constituent des minorités au sein même des minorités.

C’est la raison pour laquelle nous insistons sur la nécessité d’opter pour une approche intégrée et transversale de la lutte antiraciste dans tous les domaines et dans tous les milieux sociaux et culturels. Notre approche est également universaliste. A une vision d’une société construite sur une opposition monolithique entre oppresseurs et opprimés, blancs et non blancs, racistes et racisés, nous préférons une vision d’une société bâtie sur des identités plurielles loin de toute assignation identitaire et sur l’acceptation que le racisme est un phénomène perméable qui peut toucher tout type de groupes. Cette approche universaliste n’est pas le fruit du hasard ni d’une pulsion soudaine. Si nous sommes conscients et même fiers d’appartenir à communauté de destin riche d’une longue histoire et d’une culture féconde, nous n’ignorons pas non plus qu’elle s’est constituée à travers la découverte de l’altérité et la rencontre déterminante avec la modernité. C’est précisément cette histoire, singulière et universelle à la fois, qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui : des Juifs fidèles à leur histoire et leurs racines, et terriblement tournés vers l’universalisme des valeurs et de la pensée. Cet universalisme a été et demeure un des socles sur lequel s’est forgé notre engagement visant à approfondir sans cesse l’émancipation des individus et à dénoncer toute assignation identitaire. Cette proposition universaliste que nous souhaitons voir reconnaître dans les débats est portée par d’autres acteurs de la société civile. C’est le cas notamment du Collectif Laïcité Yallah. Elle mérite d’être intégrée dans les rapports, car depuis 60 ans, elle a fait ses preuves comme un outil particulièrement efficace de lutte contre le racisme et tous les préjugés.

Nous souhaitons également attirer l’attention sur un élément qui ressort des rapports, à savoir l’importance d’établir une instance de discussion sur le lexique. Cela nous semble en effet primordial. Lorsqu’il s’agit de contrer le racisme, les mots sont des alliés précieux. Encore faut-il que leur définition soit connue, reconnue et acceptée par tous. Nous insistons sur l’importance de clarifier certains termes et les concepts qui en découlent tels que racisme institutionnel, racisme structurel et diversité. Certaines associations de mots nous posent question, telles que l’association race = culture = religion. Des clarifications sur les termes “neutralité inclusive” seraient également bienvenues. La neutralité ne pourrait être considérée comme exclusive. Finalement, l’appellation “diversité convictionnelle” a été maintes fois évoquée au cours de ces Assises et mérite qu’on s’y attarde. De quelle diversité parlons-nous exactement ? Tous ces mots comptent et ils ont un sens.

Antisémitisme invisibilisé

Nos dernières remarques concernent la question de l’antisémitisme, invisibilisé dans le titre de ces Assises. Veillons à bien considérer l’antisémitisme pour ce qu’il est : un phénomène sociétal complexe et indicateur de notre cohésion sociale qui a, aujourd’hui, largement dépassé le stade de la problématique émergente. L’histoire le montre, la haine du Juif est un symptôme d’une société en crise, entre discours complotistes et enfermements communautaires. Or la lutte contre cette haine particulière apparaît comme l’un des angles morts de la lutte antiraciste. Nous espérons que ces Assises y remédieront. Ici aussi les mots sont importants, il nous appartient, ensemble de définir l’antisémitisme actuel, de mieux appréhender ses causes, ses effets et ses multiples formes d’expression notamment sur les réseaux sociaux. Et ceci, dans le but de l’intégrer dans la lutte contre toutes les haines, quelles qu’elles soient. Il nous semble important de rappeler, aujourd’hui et ici, que lutter contre l’antisémitisme passe l’exigence de dépasser l’écoute des expériences sociales des victimes. Il convient d’intégrer, de manière concrète, la spécificité de l’antisémitisme dans les mesures qui découleront des débats. Cette lutte nécessite aussi d’accepter que les facteurs religieux et culturels ont un impact sur certains préjugés (en particulier homophobes, sexistes et antisémites). Il est impossible de combattre l’antisémitisme de manière efficace sans le reconnaître sous toutes ses formes. Enfin, il convient de reconnaitre que l’antisémitisme ne s’est pas arrêté après la Shoah et qu’il n’est pas le patrimoine exclusif de l’extrême droite.

La difficulté que nous constatons à voir l’antisémitisme intégré dans certains combats antiracistes, nous oblige également à rappeler ici et aujourd’hui de façon très synthétique, mais une fois encore, certaines réalités liées à l’antisémitisme. Nous ne pouvons que constater que la lutte contre l’antisémitisme est l’un des angles morts de la lutte antiraciste. En parallèle, une nouvelle problématique est apparue : la stratégie d’évitement, l’invisibilisation croissante des Juifs (phénomène en augmentation depuis les années 2000). Sur le plan judiciaire, le peu d’utilisation par les victimes des moyens légaux est un des problèmes récurrents qui se pose. Le dernier rapport d’antisémitisme.be souligne en fait état et le témoignage du coprésident de l’Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB) lors des panels de discussion confirme également ce constat. La libération de la parole et l’expression de la haine sur internet et les réseaux sociaux –une cyberhaine- est un phénomène inquiétant en forte augmentation. Des préjugés profondément ancrés et un terreau fertile en période de crise. En raison du passage à l’acte que cette haine des Juifs génère, les institutions juives doivent en supporter un coût financier ponctionnant lourdement leur budget. Nous ne pouvons pas non ignorer une importation du conflit israélo-palestinien et une lecture simpliste alimentée de propagande antisioniste qui frise avec l’antisémitisme.

Une fois ces constats partagés il convient d’agir. Concernant la lutte contre le racisme, nous proposons une méthode qui a fait ses preuves auprès de plus de 30.000 jeunes, le programme La haine, je dis NON ! Permettre à nos enfants, à nos jeunes de s’approprier leur histoire, d’explorer et d’appréhender leur identité plurielle, favoriser la rencontre, l’écoute, l’empathie, le dialogue. Redoutables moyens pour déconstruire la peur de l’autre. Concernant la lutte contre l’antisémitisme, nous préconisons un plan d’action qui se construira ensemble, dans un temps long. A travers un travail de sensibilisation et de prévention visant à déconstruire au quotidien les préjugés et à donner à voir la diversité du monde juif. Sensibiliser, éduquer, outiller et former nos jeunes dans nos écoles mais aussi nos adultes et en priorité les acteurs intermédiaires.

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Gilbert Chabrillat
Gilbert Chabrillat
1 mois il y a

Une analyse vraiment intéressante et dont je partage la grande majorité des points de vue. Merci !
Une question, qui ne s’adresse pas seulement au cclj bien sûr mais à tous les acteurs associatifs en la matière : si on devait privilégier un projet à destination des adultes (et pas spécialement les jeunes) pour lutter contre le racisme, l’antisémitisme, les discriminations et la peur de l’Autre, laquelle faudrait-il soutenir/développer en priorité ? La lutte sur les réseaux sociaux, le volet légal/judiciaire, le champ culturel/associatif ?
Gilbert

Marianne
Marianne
1 mois il y a

Merci pour cette salutaire mise au point. J’espère de tout coeur que l’approche universaliste de la lutte contre le racisme pourra être maintenue. A lire : “L’antiracisme devenu fou” de P-A Taguieff.

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