Qui sont les Séfarades de Bruxelles ?

Géraldine Kamps
Il y a les Franco, les Hasson, les Alhadeff, les Israël, les Cohen, les Dahan... quelques grandes familles représentent presque à elles seules les Séfarades de Bruxelles. Une minorité dans la communauté, avec toutefois ses institutions propres et une vraie vie communautaire. En dépit du vide laissé par le décès de Moïse Rahmani, mémoire des Juifs de Rhodes et du Congo.
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Salomon Israël est né en 1939 au Congo, plus exactement à Elisabethville (Lubumbashi), où la communauté juive, dirigée par le Grand rabbin Moïse Levy, compte alors quelque 600 familles : comme ses parents, 80% des membres sont venus de Rhodes, à la recherche d’un travail et d’une vie meilleure. Santo Franco, lui aussi, est originaire de Rhodes. Son père est arrivé au Congo en 1923 et y a fait venir ses cinq frères et sœurs. Sa mère a fui la Turquie lors de la guerre civile, pour rejoindre Rhodes, et finalement épouser au Congo le fils de ses voisins ! Ces hommes et femmes se sont mariés, ont eu des enfants qu’ils ont élevés, formant petit à petit la communauté juive du Congo. Une communauté structurée avec ses synagogues, son rabbin, parlant le ladino et respectant les traditions, plus que la religion.

Lors de l’indépendance en 1960, une majorité des Juifs du Congo quittent le pays pour s’installer en Belgique. Santo Franco, qui vivait avec sa famille à Bujumbura au Burundi (rattaché au Congo), arrive à Bruxelles en 1957, un an après son frère, pour démarrer l’université. « Nous étions à l’époque les seuls Franco ici », se souvient-il. « Aujourd’hui, nous sommes une vingtaine de familles à porter le même nom ! » Salomon Israël est de son côté retourné au Congo après ses études. Il y restera jusqu’en 1974. Les deux amis se retrouveront à Bruxelles, ils resteront associés dans les affaires pendant vingt ans…

A la fin des années 60, la synagogue séfarade de la rue du Pavillon à Schaerbeek est construite par le couple Simon et Lina Haïm, à proximité des familles juives établies à Bruxelles. La communauté séfarade s’organise autour de la synagogue où officiera pendant 46 ans le rabbin Shalom Benizri. Avant que d’autres synagogues n’apparaissent dans la capitale : la CISU (Congrégation israélite séfarade unifiée), rue Roosendael, sera fondée en 1992 par un groupe de bénévoles souhaitant renforcer l’identité juive des Séfarades résidant à Uccle-Forest, tandis que la synagogue Chaaré Tzion de la rue Boetendael, fondée par l’asbl « Sepharad 2000 » avec Maurice Tal comme cheville ouvrière, est l’une des dernières à avoir été reconnue par le Consistoire en 2007.

Le retour des jeunes ?

Aujourd’hui, avec quelque 360 familles, la communauté séfarade du Pavillon reste la plus grande communauté après la Régence et Beth Hillel, même si la synagogue a été vendue en août dernier. « Il a fallu nous rendre à l’évidence, elle était devenue trop loin de nos lieux d’habitation… », confie Salomon Israël. Raison pour laquelle un nouveau bâtiment, « Le Foyer », a été acheté à Uccle il y a quelques années, avec l’ambition de devenir la nouvelle synagogue séfarade. « Le Foyer vient tout juste d’obtenir l’autorisation de célébrer les offices religieux et devient donc officiellement la “Synagogue Simon et Lina Haïm” », nous annonce Miko Israël, président de la communauté pendant six ans. Mais la maison, avec une capacité de 120 personnes, semble déjà étroite pour accueillir tout le monde. Le dernier Kippour a d’ailleurs dû être célébré dans une salle extérieure.

Un nouveau projet semble sur la table pour revendre le Foyer et acquérir un bâtiment plus grand, mais il ne fait pas l’unanimité. « Les grandes figures qui ont fondé la communauté ne sont plus là », relève Miko Israël. Fidèle de la synagogue du Pavillon, Moïse Rahmani en faisait partie. Mémoire des Juifs de Rhodes et du Congo, auteur de nombreux livres sur le sujet, fondateur de l’Institut sépharade européen, rédacteur en chef de Los Muestros, et animateur avec Rivka Cohen de La Voix sépharade sur Radio Judaïca, il était l’un des plus actifs de sa communauté dont il tenait à transmettre l’histoire et la culture.

Beaucoup comptent toutefois sur l’engouement lié à l’arrivée du nouveau rabbin, Yoni Krief, pour maintenir la récente augmentation du nombre de membres. Ce Français d’origine tunisienne, âgé de 38 ans et père de 5 enfants, officiait à Nantes avant de venir à Bruxelles. « Ouvert au dialogue, il a plein de projets, notamment un shabbat réservé aux jeunes, qui peuvent permettre d’assurer la relève », espère Miko Israël.  « Nous assistons à un retour des plus jeunes, comme s’ils avaient besoin de se raccrocher à leur identitéNous rêvons d’ouvrir un grand centre qui réunirait la salle des fêtes, la synagogue, les cours de bar-mitzva, les bureaux, la bibliothèque… mais l’engouement actuel se poursuivra-t-il ? Le challenge est énorme, et les Juifs de Kippour ne suffiront pas… ».

Pour ce qui est du faible investissement des femmes dans la communauté, la responsable des fêtes au Foyer Romy Souery, également administratrice, se veut lucide : « Chez les Séfarades, on trouve plutôt des “épouses de”. J’ai été très longtemps la seule femme du conseil d’administration ! L’investissement bénévole est pourtant nécessaire pour faire vivre une communauté et complémentaire de l’investissement financier » affirme-t-elle.

Un socle commun malgré les différences
Si les Juifs de Rhodes et du Congo semblent former aujourd’hui le gros de la communauté séfarade de Bruxelles, les Juifs du Maroc, d’Egypte, de Tunisie ne sont pas en reste avec quelques fortes personnalités, plutôt engagées dans la sphère religieuse. C’est le cas du Grand rabbin Albert Guigui, qui officie à la synagogue de la Régence. Né à Meknès au Maroc, baigné toute son enfance dans un environnement musulman mixé à la culture française dont se revendiquaient les écoles de l’Alliance israélite universelle et à la pratique de l’hébreu dans la communauté locale forte de quelque 25.000 Juifs, il réalise l’avantage de cette « triple culture » dont il a bénéficié. « On vivait ensemble », raconte-t-il. « Ici, en Europe, on parle du vivre-ensemble, mais rien ne se passe. Un mur de préjugés nous sépare. Il est essentiel de jeter des ponts pour faire tomber ce mur ». 

Les Juifs du Maroc ont certes connu jusqu’au début du 20e siècle le statut peu enviable de dhimmi qui permettait de mieux les contrôler, mais ils n’ont jamais été victimes de pogroms et de massacres dans leurs pays d’origine. « Faisant partie d’une communauté pétrie par la religion, avec le retour à Sion comme idéal du peuple juif, beaucoup de Juifs ont quitté le Maroc pour rejoindre Israël et réaliser un rêve millénaire », souligne le rabbin Guigui lorsqu’on lui parle de l’exode des Juifs du monde arabe (lire notre encadré). Les autres regagneront la France, le Canada, les Etats-Unis ou l’Amérique latine.

Grâce à la pratique de l’arabe qu’ils partagent, les Juifs du Maghreb et les musulmans de Belgique se sont également rapprochés, pour tenter de briser les barrières entre leurs communautés, dans un climat de confiance. Maurice Tal célèbre ainsi chaque année après Pessah la Mimouna, lors de laquelle la communauté musulmane apporte symboliquement le hamets (pain) à la communauté juive, rappelant la bonne cohabitation entre les deux communautés au Maroc. Le Grand rabbin est lui régulièrement invité aux débats scolaires proposés après la pièce Djihad d’Ismaël Saïdi. Sans oublier les commémorations post-attentats organisées avec l’Exécutif musulman.

Les Juifs du Maroc et les Juifs de Rhodes ou du Congo ont certes gardé l’influence de leur environnement de l’époque et se différencient dans la pratique des traditions, la liturgie, la cuisine, ils n’en conservent pas moins un socle commun. « C’est toute la richesse du judaïsme que de ne pas vouloir gommer ces différences », conclut le rabbin Guigui, « de les laisser s’épanouir, tout en restant liées à des valeurs communes ».

Séfarades-Ashkénazes, même combat ?

« Les Séfarades ont toujours été… les meilleurs amis des Juifs ! » Cette blague comme tant d’autres illustre-t-elle une quelconque rivalité entre les deux communautés ? « C’est juste de l’humour », nous assure-t-on d’une seule voix. Avec une réalité toutefois intéressante à souligner. Penser que les Juifs séfarades sont plus joyeux que les Ashkénazes, parce que relativement épargnés par la guerre, c’est en effet ignorer que les 1.800 Juifs de Rhodes ont été déportés quelques mois avant la Libération.

Les Séfarades ont peut-être pu ressentir parfois un certain mépris de la part des Ashkénazes, « mais chez les Séfarades également, certains se considèrent plus séfarades que d’autres », affirme Paul Dahan, président du Centre de la Culture Judéo-Marocaine (CCJM) et psychanalyste. « Les Séfarades sont en principe ceux qui ont un rapport avec le judaïsme d’Espagne du 15e siècle. Au Maroc aussi, on distinguait les “Megourachim” (litt. expulsés d’Espagne) qui parlaient le haketia (judéo-espagnol), et les “Tochavim” (autochtones), des Judéo-Berbères présents déjà avant l’arrivée des Arabes. Les premiers étaient plus adaptables, ayant déjà connu des déplacements, les seconds plus conservateurs ». Les Tochavim rejoindront principalement Israël, tandis que les Megourachim reviendront vers le monde séfarade, en fonction de leur mémoire.

Ce rapport à la mémoire resté difficile différencie peut-être les Séfarades des Ashkénazes, selon Paul Dahan. « La société séfarade, comme musulmane, est essentiellement orale, avec une mémoire plus facilement manipulable, et très peu d’impacts, à la différence des Ashkénazes. Beaucoup de Séfarades arrivés en Israël ont d’ailleurs été séduits par l’extrême droite ! »

C’est pour retrouver ses origines et entretenir cette mémoire qui lui faisait défaut que Paul Dahan est retourné au Maroc. Avec quelque 3.500 objets, plus d’une centaine de tableaux, 10.000 livres, 100.000 manuscrits et une photothèque de 8.500 documents, sa collection d’art judéo-musulman constitue aujourd’hui la plus importante au monde. « Le problème de nombreux jeunes Bruxellois qui se disent marocains, de la même manière, est qu’ils se retrouvent avec une coquille vide. C’est perturbant de ne pas faire partie d’une généalogie. Il est essentiel de connaitre son histoire, pour se remplir l’esprit, y mettre de l’imaginaire, et combler le vide. Notamment pour ne plus voir uniquement les Israéliens comme des tueurs de Palestiniens ».

Photo: Famille juive de Fès, 1930 (c) Coll.Dahan-Hirsch

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