Colombe Schneck : Le traumatisme de ses parents inscrit dans ses gènes

Laurent-David Samama
Écrivaine et journaliste, Colombe Schneck publie Mensonges au paradis (Ed. Grasset). Un quinzième livre dans lequel elle recompose le souvenir de ses vacances de jeunesse en Suisse à l’aune du temps qui passe.
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En commençant ce nouveau livre, vous vous imaginez que son écriture sera facile. Or, il n’en sera rien…

Mon projet était d’écrire un livre qui poserait moins de problèmes à moi et mes proches (rires). J’ai beaucoup écrit sur ma famille, son passé, la Shoah. C’était douloureux, et livre après livre, je tente de de m’éloigner de mon histoire familiale. « Il faut beaucoup de mémoire pour se séparer du passé » dit Deleuze. C’est un désir qui remonte à loin. Quand j’avais publié La Réparation, certains lecteurs se trompaient et pensaient que le titre était La Séparation. Et cette erreur souvent répétée m’allait très bien ! Cette idée de séparation me plaisait car elle permettait à mes enfants et à moi-même de passer à autre chose. Ainsi donc, depuis dix ans, j’avais l’illusion d’être débarrassée de cette histoire pesante. Mais je voyais aussi que livre après livre, j’y revenais sans le « faire exprès ». Dans un roman précédent où je situe l’action aux Etats-Unis (Nuits d’été à Brooklyn), je pensais m’en éloigner mais il y avait toujours un retour. Un rappel presque forcé à l’Europe, à la guerre, au pogrom… Dans le cas de ce nouveau livre, en passant par la Suisse, j’avais le projet de faire réellement autre chose. Un roman suisse.

Que représente la Suisse pour vous ?

Une forme de protection. Cela touche, chez moi, à l’enfance, à une période dorée et de beaux souvenirs de vacances. Et c’est d’ailleurs pour cela que mes parents m’envoyaient dans ce fameux chalet : eux aussi avaient le sentiment que j’y serais protégée, y compris du passé. La Suisse, donc, c’est ce paysage parfait, cette vallée paradisiaque, ce décor d’enfance qui n’a quasiment pas changé aujourd’hui encore. En ces lieux, rien de l’Histoire et de ses tourments ne vous atteint. Et je me disais donc que le livre sur ce chapitre de l’enfance serait doux à écrire, qu’il se composerait d’un enchaînement de chapitres « blancs » et de chapitres « verts ». Rien de noir en tous cas… Or il est difficile de sortir indemne de son propre passé. Je l’ai mesuré dès que j’ai pris connaissance de la vie des enfants des propriétaires du chalet, Patou et Vava, après mon départ. L’un était en prison pour escroquerie, l’autre souffre de délires paranoïaques. Pourquoi vivent-ils au pays du mensonge ?  Il m’a fallu plusieurs années pour prendre la mesure de cela et plus encore du fait que l’on ne sort pas indemne de son histoire personnelle, amoureuse, familiale. D’une certaine manière, comme tout le monde, comme Patou et Vava, je me mentais. J’esquivais la réalité. 

La Shoah et plus généralement le spectre de la guerre surgissent dans votre nouveau livre de manière aléatoire, non voulue, comme lorsque vous vous trouvez à la Gare, à Paris… Racontez-nous…

Je suis toujours un peu angoissée avant de prendre un train. Mais cette fois l’angoisse était incommensurable, et cela m’énervait, je devais juste prendre un train pour me rendre, en Suisse depuis Paris. Or, arrivée à la gare, je me rends compte qu’il s’agissait d’un train de la Deutsche Bahn. Un train allemand, donc. Dans mon inconscient, et mon corps le ressentait, j’avais une brique dans le ventre, un train allemand reste dangereux. Pourtant je n’ai rien connu de la guerre, mais le traumatisme de mes parents est inscrit dans mes gènes. Et mon ventre avait deviné que le train que j’allais prendre n’était pas un train comme les autres….

En bref

Revoilà Colombe Schneck, son écriture moderne et son regard sensible sur la vie, l’amour, l’Histoire, la famille…  Une fois n’est pas coutume, son nouveau roman commence dans un aimable décor. De l’âge de 6 ans à celui de 20 ans, l’auteure a passé toutes ses vacances dans un « home d’enfants » situé en Suisse. Un chalet du bonheur niché dans un pays parfait aux neiges éternelles et aux vallées fleuries. Des décennies plus tard, bien décidée à écrire un roman « moins lourd à porter » que ses livres précédents, tous plus ou moins connectés à l’histoire de la Shoah, Schneck retrouve la trace de son éden d’enfance. Mais voilà que la belle histoire se ternit et les souvenirs se brouillent au contact du réel. Le temps a fait son œuvre… Karl et Anne-Marie ne sont plus. Certains de leurs protégés ont réussi, d’autres ont pris des chemins de traverse tels les deux enfants des propriétaires du « home », Patou aux prises avec la justice et Vava, souffrant désormais de délires paranoïaques. Se dévoile alors l’envers du décor d’une carte postale. Une réflexion à la fois mélancolique et réaliste sur la force du souvenir et ses aveuglements

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