Le tabou brisé de l’incinération

Nicolas Zomersztajn
Bien que la tradition juive n’autorise que l’enterrement des défunts, des Juifs ont pris la décision de se faire incinérer au crématorium. Les témoignages recueillis semblent indiquer que ce choix individuel s’inscrit dans une tendance plus générale de laïcisation de l’identité juive.
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Lorsque la maladie s’est abattue sur Suzanne* et que son décès devenait imminent, elle a évoqué la question sans tabou avec Charles, son mari. Ils ont

envisagé les différentes possibilités et elle lui a exprimé sa réticence à l’idée de se faire enterrer. Elle souhaitait être incinérée. Le choix de l’incinération ne relevait pas de la moindre hostilité à la tradition juive. « Nous avons une conscience très aiguë de notre identité juive et nous sommes trop attachés à la yiddishkeit pour nourrir ce sentiment », insiste Charles, lui-même très impliqué dans différentes institutions juives. Ce choix fut mûrement réfléchi, car les cérémonies auxquelles ce couple avait assisté au crématorium d’Uccle étaient généralement empreintes de dignité et rehaussées par des discours de qualité. Les aspects pratiques ont également retenu leur attention. Non seulement la salle du crématorium dispose de sièges, mais on peut entendre clairement les allocutions prononcées. « C’est beaucoup mieux que la petite “chapelle” du cimetière juif de Kraainem où seules quelques personnes peuvent entrer et rester debout pendant que la plupart des gens sont dehors et n’entendent rien aux éventuelles paroles prononcées par les proches », affirme Charles.

Le caractère exclusivement religieux de l’enterrement juif a également influencé leur choix. « Quand on entend les discours que les rabbins prononcent, on s’aperçoit qu’ils ne connaissent rien du défunt », regrette Charles. « Au mieux, ils répètent succinctement ce que la famille leur a expliqué la veille. Au pire, ils consacrent l’essentiel de la cérémonie à invoquer Dieu. Cela peut convenir aux pratiquants, mais en ce qui nous concerne, c’est inapproprié, car les personnes présentes ne peuvent saisir ce que le défunt a représenté pour sa famille, ses amis et son entourage ». Mais surtout, la cérémonie qui s’est tenue au crématorium d’Uccle s’est déroulée en respectant la sensibilité du défunt. « L’amour et l’amitié transparaissaient », se souvient Charles, ému. « Les personnes ayant pris la parole ont trouvé les mots justes pour rendre hommage à Suzanne. On a même joué “Bei mir bist du schein”, sa chanson préférée ».

 

Une cérémonie au ton juste

Si le choix de l’incinération s’impose souvent en raison de l’éloignement de la tradition religieuse, il arrive aussi que des Juifs traditionalistes souhaitant eux-mêmes être enterrés dans un cimetière juif doivent respecter la volonté de leur conjoint décédé d’être incinéré. C’est le cas de Maurice dont la femme Roselyne est décédée inopinément il y a un an. Elle avait envisagé l’option de l’incinération auparavant. Cette décision reflète surtout les évolutions de son cheminement personnel. Elle est née dans la religion catholique, elle s’est ensuite convertie au judaïsme avant son mariage avec Maurice, et elle a évolué progressivement vers la libre pensée tout en élevant ses enfants dans le judaïsme. « Nous étions donc confrontés à la difficulté de concilier les différentes composantes de son identité sans négliger l’attachement de notre famille au judaïsme d’une part, ni son choix explicite de procéder à son incinération d’autre part », explique Maurice. Il a fait appel au rabbin de la synagogue libérale en prenant soin de lui préciser cette particularité. Et à son grand étonnement, le rabbin a accepté de participer à la cérémonie au crématorium d’Uccle. « Tout s’est déroulé avec beaucoup d’humanité. Le ton de cette cérémonie était juste, parce qu’elle reflétait les identités plurielles de ma femme ».

Une fois le corps incinéré, la question des cendres se pose. Charles a décidé d’enterrer l’urne funéraire dans le jardin d’une de ses filles. « J’avais peur que ce soit morbide », pensait-il, « mais finalement, c’est une manière de ne pas l’oublier et de se recueillir dans un lieu vivant et joli ». Maurice, quant à lui, a décidé d’enterrer les cendres de sa femme dans un caveau familial de la parcelle juive du cimetière communal de Schaerbeek. « Il nous semblait évident que ses cendres soient enterrées dans un environnement reflétant la tradition juive de notre famille », précise Maurice. « Il n’était pas possible de le faire dans le cimetière de la communauté libérale, car la charte de leur société d’inhumation n’accepte que l’enterrement des corps. Ses responsables m’ont alors mis en contact avec le cimetière de Schaerbeek où une parcelle juive communale existe depuis peu » (lire notre article pp.14-15). « Une association comme le CCLJ pourrait prendre en charge une cérémonie de funérailles qui puisse se tenir soit au crématorium soit dans une parcelle juive n’appartenant pas à une communauté religieuse, comme celle de Schaerbeek », suggère encore Charles. « Les Juifs laïques éprouvent aussi le besoin de se retrouver entre Juifs, même quand ils sont morts ».

*Par respect de la vie privée, les prénoms repris dans cet article sont des prénoms d’emprunt.

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