De Bornstein à Borne

Laurent-David Samama
Discrète sur son histoire familiale la rattachant au judaïsme, la nouvelle Première ministre française, Elisabeth Borne, est la fille d’un rescapé d’Auschwitz.
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En avril dernier, à l’issue de la victoire d’Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle française, le petit milieu parisien spéculait sur l’identité du prochain Premier Ministre. Pour succéder à Jean Castex, un profil type avait été dessiné : cette fois, ce devait être une femme, qui serait idéalement portée sur l’écologie et capable de préparer des réformes capitales pour l’avenir du pays, dont le très houleux sujet de l’âge de départ à la retraite. Pour la forme on avait posé d’autres conditions. La perle rare devait ainsi avoir un profil rassembleur, plutôt une expérience à gauche, afin de ne pas risquer ni contestation sociale nouvelle, ni souvenir de la colère des Gilets Jaunes ravivée. Parmi les noms qui tenaient la corde, ceux d’Audrey Azoulay, brillante directrice générale de l’UNESCO, de Valérie Pécresse (rapidement écartée), de la député socialiste Valérie Rabault ou encore de l’ancienne ministre de droite Catherine Vautrin avaient été griffonnés sur un bout de papier. Au bout d’une attente interminable, ce fut pourtant un profil plus discret, plus technocratique aussi, qui fut choisi : celui d’Elisabeth Borne. Cette dernière, diplômée de Polytechnique, tour à tour conseillère de Lionel Jospin à Matignon puis directrice de la stratégie de la SNCF, fut également préfète, cheffe de cabinet de Ségolène Royal, présidente de la RATP et successivement ministre des Transports (2017), de la Transition écologique (2019) et du Travail (depuis 2020). Autrement dit, un CV en béton armé.

Discrète sur son histoire familiale

En dépit des hautes fonctions occupées ces vingt dernières années, Elisabeth Borne est restée relativement discrète sur son histoire familiale. D’elle, on ne savait rien ou presque puisque personne ne cherchait vraiment à en savoir plus. Jusqu’au projecteur braqué sur elle… Quelques heures après sa nomination, nous apprenions que son patronyme répété à l’envi sur les chaines d’information en continu, à la radio et dans la presse constitue en fait la francisation du nom Bornztein (parfois orthographié « Bornstein »). Né le 2 mai 1924, à Anvers, son père Joseph aura été plusieurs fois arrêté au cours de la Second Guerre Mondiale. Une première fois, en août 1942. Joseph et un de ses frères, Isaac, sont alors appréhendés en qualité de Juifs apatrides et conduits au camp de Rivesaltes. Quand il apprend la nouvelle, leur père Zelig vole à leur secours et parvient à soudoyer un gardien pour les faire sortir. La manœuvre marche. La famille se dirige ensuite vers le sud de la France. Fin 1942, les fils de Zelig Bornstein décident de s’engager dans la Résistance. Quelques mois plus tard, l’un d’eux, Léon, se fait lui aussi arrêter. Il sera déporté par le convoi 51, le 6 mars 1943, en direction de Sobibor, où il est assassiné. C’est à cette époque que les frères Bornstein commencent à se faire appeler « Borne ». Ils ont alors pour mission de convoyer des hommes et des femmes de Grenoble vers le maquis de Biques, dans le Tarn. Vraisemblablement repérés dans le cadre de leurs opérations clandestines, Zelig, Isaac et Joseph seront dénoncés, transférés à Drancy, puis envoyés à Auschwitz-Birkenau par le convoi 66 le 20 janvier 1944. Zelig, le père, et son plus jeune fils seront directement envoyés dans les chambres à gaz. Isaac et Joseph survivront et réussiront, par la suite, à reprendre le cours de leurs vies.

Revenu à Paris, Joseph Bornstein prendra le nom de Borne en même temps qu’il se fera naturaliser français, en 1949 par décret. Il se convertira par la suite au catholicisme pour se marier avec Marguerite Lescene, une jeune pharmacienne. Une union envisagée comme la promesse d’un avenir plus clément. Le couple aura deux filles, dont Elisabeth Borne, née en 1961. Et si la vie semble bon an mal an reprendre son court, Joseph demeure en proie à des troubles psychologiques lourds ainsi qu’à des crises d’épilepsies récurrentes. « Il est allé en Israël », raconte son frère Isaac dans un témoignage recueilli par le Mémorial de la Shoah. « Quand il est revenu d’Israël, il a fait une crise épouvantable. Dans les toilettes, il s’est presque cassé les os. Mais je crois qu’il n’a pas supporté Auschwitz non plus ». En 1972, troublé, incapable de faire face, Joseph Borne se défenestre. Il laisse derrière lui son épouse et ses deux filles.

Pudiquement, la jeune Elisabeth Borne confiera avoir souffert de l’absence, elle qui devient alors pupille de la Nation. On connait la suite. Une brillante carrière s’en suivra. En 2015, dans les colonnes de Libération, l’actuelle Première Ministre avait confier avoir beaucoup pensé son père lorsque, devenue préfète, elle avait remis pour la première fois à un citoyen son décret de naturalisation : « Que moi, la fille de ce réfugié apatride, qui n’a été français qu’en 1950, j’accomplisse ce geste, cela disait quelque chose sur l’intégration ». Le chemin parcouru est, en effet, absolument vertigineux…

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Hanni Rebecca Lewerenz
Hanni Rebecca Lewerenz
6 mois il y a

Admirable sa discrétion, son auto-discipline, son sens civique et de devoir avec une telle histoire traumatique pesant sur son âme. Une véritable Mensch.

Serge
Serge
6 mois il y a

Madame,

Il me semble que vous ne connaissiez pas la signification du mot “Mensh”
En qualifiant Madame Borne de Mensh vous dévalorisez toutes celles et tous ceux à qui le CCLJ a conféré cette distinction.
S.T.

milla
milla
17 jours il y a

Pour l’instant c’est une traite de la France avec ce gvt donc bon.

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