De peuple déicide à peuple génocidaire

Daniel Rodenstein
Depuis qu’Israël est accusé de commettre un génocide à Gaza, la tendance à associer les Juifs en général à cette condamnation se profile. Depuis le 7 octobre 2023, le peuple juif, perçu autrefois comme déicide, se voit aujourd'hui qualifié de génocidaire.
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Israël a perdu la guerre le 7 octobre 2023. Le jour même où l’attaque a été déclenchée, où la guerre a été réactivée, Israël l’a perdue. Car Israël aurait pu éviter cette attaque. Des signaux avaient été identifiés. Des avertissements avaient été transmis. Mais rien n’avait été compris. Tout avait été négligé du côté des responsables israéliens. Israël était tellement occupé par sa propre négation qu’il a négligé toute attaque potentielle par le Hamas, cet Hamas que certains disent être encouragé par le gouvernement de Benjamin Netanyahou. Cet Israël de Benjamin Netanyahou qui était en train d’essayer de se transformer en un État populiste, retenant des élections un résultat donnant aux vainqueurs tous les droits mais sans aucun contrepouvoir, sans aucune limite. C’est-à-dire en détricotant les mécanismes d’un État de droit tel qu’Israël l’a été depuis sa création en 1948, au milieu d’une guerre qui aurait pu voir sa fin. Netanyahou voulait (et voudrait encore au moment où j’écris ces lignes) abolir la Haute cour de justice qui fait office de Cour suprême dans ce pays. Justice susceptible de se mettre en travers des décisions du gouvernement ou de juger un Premier ministre accusé de corruption. Contre ces intentions, des centaines de milliers d’Israéliens s’étaient mobilisés semaine après semaine depuis le début 2023 jusqu’au 7 octobre. Israël était tellement absorbé par ses conflits internes qu’il n’a pas vu venir la menace d’une guerre à sa frontière.

Netanyahou et ses alliés travaillaient en même temps à élargir l’occupation de terres en Cisjordanie, créant de nouvelles colonies, détruisant les cultures autour de villages palestiniens, terrorisant les habitants, donnant carte blanche aux extrémistes ultra-orthodoxes messianiques pour harceler et assassiner des villageois palestiniens. Et, déployant l’armée israélienne en Cisjordanie, il dégarnissait totalement les abords de Gaza par où le Hamas allait s’infiltrer.

La guerre était perdue d’avance

Israël a perdu la guerre avant de la commencer, car il est impossible de mener une guerre « propre » au sein d’un espace restreint rempli de civils et parcouru, en long et en large, de centaines de kilomètres de tunnels souterrains. Ce qui veut dire que, malgré les efforts que ferait Israël (et Israël les a faits) pour réduire ce nombre au minimum, les victimes civiles collatérales seraient très nombreuses. Israël a perdu cette guerre à Gaza parce que le Hamas ne craint pas de laisser mourir des dizaines de milliers de civils palestiniens – des morts qui deviennent les objets de sa principale ligne de défense –, ni d’être à la base des souffrances inouïes que des centaines de milliers de Palestiniens endurent depuis quatre mois, mais dont personne ne lui en tiendrait rigueur. La guerre a été perdue, car les images sont transmises en direct dans les écrans du monde entier, et ces images éveillent une indignation vertueuse et horrifiée qui efface toute analyse rationnelle de la situation. Car ce n’est pas le Hamas qui est blâmé pour ces morts et ces souffrances, mais Israël qui est accusé et tenu pour seul coupable. Blâmé par les gens, par les institutions, par les gouvernements du monde. Comment en serait-il autrement ? L’émotion est trop grande, trop présente, trop continue. Le Hamas mise sur l’opinion publique mondiale qui oublie ou tente même de justifier les massacres du 7 octobre 2023.

Israël paria du monde, Israël Juif du monde

Israël est devenu le paria du monde. En fait, Israël est devenu le Juif du monde. Dans le sport, dans la culture, l’art ou la musique, dans les universités ou encore dans la diplomatie, la présence d’Israël commence à être malvenue. Israël dérange, comme le Juif a dérangé en Occident et en terres d’Islam pendant la plupart des deux derniers millénaires. Jusque dans les années 1960 du siècle dernier, le Juif, tous les Juifs, le peuple juif tout entier était accablé du plus grand crime qu’on puisse imaginer : avoir tué Dieu. Le peuple juif était le peuple déicide. Ce stigmate indélébile a beaucoup perdu de sa valeur stigmatisante ces dernières décennies, à tout le moins en Occident, depuis que l’idée de Dieu ressemble de plus en plus à un simple algorithme de multinationale informatique (Dieu sait tout, Dieu voit tout comme Google) plutôt qu’à un être suprême.

Israël est maintenant accusé d’un nouveau crime suprême, le plus grand crime que l’on puisse imaginer : le génocide. Israël est un État génocidaire. Même si rien n’est plus éloigné d’un génocide que la guerre que mène Israël contre le Hamas. Le Hamas qui cherche en fait à bannir Israël de la terre. Dans les génocides du XXe siècle, des Herero et des Nama en Namibie, des Arméniens dans l’Empire ottoman, des Juifs en Europe et des Tutsis au Rwanda, plus de 50 % de ces peuples ont été exterminés. À Gaza, moins de 2 % des habitants ont péri à ce jour. Et l’armée israélienne a fait en sorte de minimiser autant que possible le nombre de ces victimes collatérales. Car si l’intention génocidaire avait été présente, les chiffres auraient été autrement catastrophiques dans cette enclave surpeuplée d’où personne ne peut échapper. Et pourtant on accuse Israël de génocide. Non seulement accusé, mais en réalité déjà condamné. Car de nos jours ce sont les réseaux (a)sociaux qui jouent le rôle de juges et condamnent, à la manière des empereurs romains dans le cirque, en levant ou abaissant le pouce. Et dans le cas présent, Israël a été condamné, avant même que l’Afrique du Sud ne porte l’accusation devant une Cour. 

Unique criminel

Avec Israël, la tendance à associer les Juifs en général à cette condamnation se dessine. Avec plus ou moins de force selon les pays et les endroits. Dans les manifestations, écrits ou discussions, le peuple juif est associé à Israël dans une désignation infamante et définitive : le peuple génocidaire tend à remplacer le peuple déicide. Alors que le rôle du Hamas n’est pas pris en compte, alors même que l’origine première du conflit (le refus répété des Palestiniens d’accepter de créer l’État que les Nations Unies leur avaient proposé en 1947) est ignorée. Toute la responsabilité, toute la culpabilité reposent sur un unique criminel : Israël génocidaire. L’horreur et la compassion que suscitait le vrai génocide que les Juifs ont enduré au XXe siècle, auquel s’ajoutent 2000 ans de persécutions et de pogroms, s’effacent et disparaissent devant le génocide inexistant. La réalité cède devant l’imaginaire.

Ce qui précède ne nie pas l’horreur de la guerre. Ni les souffrances des Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie ou d’ailleurs. Ni les souffrances des Israéliens. Je tiens simplement à signaler que je risque, avec les Juifs du monde, de me retrouver pour la première fois à porter l’accusation stigmatisante et infamante de faire partie du peuple génocidaire, alors que je vivais avec l’insouciance de savoir que je ne faisais plus partie du peuple déicide. 

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