Distorsion de la Shoah : là-bas et ici-bas

Joel Kotek
L’IHRA, cette organisation internationale dédiée à l’étude et la commémoration de la Shoah, travaille à l’heure actuelle sur le concept d’Holocaust distortion. En soi, ce concept n’a rien de neuf si l’on considère que celui de négationnisme couvre tout autant la négation que la minimisation de la Shoah. Qu’importe dans la mesure où ce nouveau concept a le mérite de mettre en avant les stratégies individuelles, familiales comme nationales destinées à faire passer ce passé (la Shoah) qui n’arrive toujours pas à passer.
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La distorsion de la Shoah trouve l’une de ses sources principales dans le concept d’ « antisémitisme secondaire » et/ou « antisémitisme du rejet de la culpabilité » forgé voilà plus d’un demi-siècle en Allemagne. Ces concepts décrivent une énième métastase de cette haine si particulière des Juifs, liée paradoxalement à la… Shoah. Cet antisémitisme non pas « malgré, mais à cause d’Auschwitz » a pour particularité de se construire à partir d’un complexe de culpabilité et ce, suivant la formule attribuée au psychanalyste israélien Zvi Rix, « les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs ». La simple existence des Juifs rappellerait, en effet, aux Allemands comme de manière générale aux Européens, les silences et les crimes commis par leurs aînés sous l’occupation. Comme le souligne Bruno Quelennec dans un article publié ce mois-ci dans l’excellente revue électronique K, « Ces “stratégies” plus ou moins inconscientes d’autodisculpation ne sont pas toujours corrélées à un passé de compromission active avec le régime : c’est plutôt la combinaison d’un sentiment de culpabilité “latent” et d’une identification “aveugle” avec la “nation” qui constitue les conditions nécessaires et suffisantes de ce type de réflexes potentiellement antisémites ».

Ce nouvel antisémitisme se manifeste de plusieurs manières : par une incapacité à reconnaître toute forme de responsabilité collective pour la Shoah, par la négation ou la relativisation de l’extermination, par un rejet de sa commémoration, et par une tendance à renverser les rôles de bourreaux et de victimes, bref par des manifestations de distorsion de la Shoah. Les déformateurs de la Shoah ne suggèrent pas tant que le judéocide n’a pas eu lieu mais le minimisent, le contextualisent, le marginalisent, voire l’excusent au nom d’une lecture nationaliste bien comprise de la Seconde guerre mondiale. Le phénomène de distorsion de la Shoah recouvre ainsi différents mécanismes et stratégies :

– Minimiser le nombre de victimes juives de la Shoah.

– Accuser les Juifs d’avoir provoqué leur propre génocide.

– Avancer que les Juifs utilisent la Shoah pour en tirer profit à titre individuel ou collectif (sionisme).

– Utiliser le terme Shoah ou holocauste pour faire référence à des événements qui ne sont pas liés et/ou comparables au génocide des Juifs.

– Etablir une équivalence entre les crimes nazis et les crimes communistes de manière à dédramatiser la Shoah.

– Récupérer l’imagerie et le langage associés à la Shoah à des fins politiques, idéologiques ou commerciales sans rapport avec cette histoire.

– Réhabiliter, sinon banaliser, sur base de récits doloristes, des organisations et des « héros de l’émancipation nationale », compromis avec l’occupant nazi.

On le voit, le phénomène de distorsion peut amener à des comparaisons hasardeuses et souvent volontaires au judéocide. On songe, ici, à la récupération par les antivaxx des signes de la Shoah. On songe encore à la criminalisation d’Israël, présenté comme un nouvel Etat nazi. Cette stratégie d’inversion de la Shoah, qui consiste à présenter les Israéliens comme l’équivalent moral (ou pire) des nazis est l’un des bases rhétoriques de l’antisionisme radical progressiste.

Le fait que la Shoah soit aujourd’hui détournée à des fins idéologiques et politiques étroites est indéniable. Efraim Zuroff, qui a passé plus de 40 ans à traquer les nazis pour le Centre Simon Wiesenthal, dénonce ce phénomène comme caractéristique de la plupart des pays d’Europe centrale et orientale qui tous cultivent, Pologne comprise, une mémoire des plus sélectives concernant les dossiers relatifs aux collaborateurs et antisémites locaux. « Ce qui est spécifique à ces pays, écrit-il, c’est qu’ils voudraient transformer d’anciens combattants pour l’indépendance et contre le communisme en héros nationaux (…) Dans certains cas, ce sont des personnes responsables du meurtre de citoyens juifs pendant la Shoah, ce qui devrait suffire à les disqualifier ».

Ce phénomène serait-il restreint aux seuls Etats d’Europe centrale et orientale ? On peut légitimement en douter si l’on songe au cas de notre Belgique. Tandis que le Sud progressiste n’a de cesse de criminaliser, voire de nazifier l’État d’Israël, le Nord s’ingénie par tous les moyens possibles de réhabiliter les mouvements et figures de la collaboration. Les provocations antisémites récurrentes du Carnaval d’Alost, le monument de Zedelgem à la gloire des SS lettons, présentés comme des combattants de la liberté (!), la brochure du Parlement flamand réhabilitant deux figures majeures de la collaboration flamande, malgré le fait qu’on les présente comme des suppôts du nazisme, sans oublier le syndrome Gronoswki, sont autant de manifestations de ce phénomène dit de distorsion de la Shoah. En Flandre aussi, les complicités inavouables se doivent d’être niées, relativisées, contournées, compensées afin que son poids ne pèse plus sur la conscience qu’elle soit individuelle, familiale et « nationale » !

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Karl Pfeifer
Karl Pfeifer
7 mois il y a

Qu’est-ce que le syndrome Gronoswki?

Brunof4997
Brunof4997
7 mois il y a
Répondre à  Karl Pfeifer

Une victime du nazisme qui pardonne à son bourreau et le dédouane ainsi de ses crimes

Jacky
Jacky
7 mois il y a

Il faut également se méfier de la distorsion ( dans le sens de la banalisation et de l’extension du champ de validité)) des mots «  génocide «  ou «  apartheid « ( à dessein ?) redéfinis pour évoquer des situations peu comparables à la Shoah ou à l’ancien régime sud-africain, à l’origine de ces termes

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