Bouleversés par les massacres en Iran, les Juifs Israéliens d’origine perse, toujours passionnément iraniens, se prennent à nouveau à rêver d’un changement de régime à Téhéran.
A Jérusalem, Nouri vit au rythme des nouvelles de Téhéran. Dans sa petite boutique du centre-ville aux allures de caverne d’Ali Baba, une lumière bleue filtre entre les tapis persans, les céramiques turquoises et autres chandeliers à sept branches. C’est l’écran de son portable branché en permanence sur Iran International ou la BBC perse. Depuis les massacres des 8 et 9 janvier, il ne le lâche plus. Lors de ces deux journées, on estime à 36.000 le nombre de personnes ayant péri sous les balles du régime, soit le plus grand bain de sang de l’histoire moderne de l’Iran. « Ce sont les chiffres établis d’après des sources locales partielles ; en réalité, le bilan est encore plus lourd », fulmine le septuagénaire. Hommes et femmes, souvent très jeunes, et même des enfants qui manifestaient pacifiquement dans plusieurs villes d’Iran ont été tués par les services de sécurité afin de briser le soulèvement populaire qui avait surgi le 28 décembre. Le pays a ensuite été coupé du monde, les massacres se poursuivant à huis-clos. Une chape de plomb insupportable pour Nouri qui glanait avec anxiété chaque miette d’information sur la répression à mesure que la menace d’une intervention militaire américaine se précisait. Lorsqu’internet et les réseaux ont été rétablis, il a pu contacter brièvement son frère, qui vit toujours à Téhéran.
« L’Iran ne nous a jamais quittés »
Comme Nouri, les Israéliens juifs d’origine iranienne sont assaillis par l’angoisse depuis ces journées sanglantes de janvier. Angoisse pour ce peuple qui est le leur, pour ce pays qu’ils aiment tant, pour les proches qu’ils ont parfois laissés derrière eux. L’identité iranienne reste puissamment ancrée dans cette communauté de près de 250.000 personnes, qu’on appelle en Israël les « Perses » (« Farsim »). La plupart sont issus de la grande vague d’aliyah ayant suivi la naissance de l’État d’Israël, au début des années 1950, même si la toute première immigration remonte à 1815 avec une caravane partie de Shiraz, non loin des ruines de Persépolis, pour s’établir à Safed et Jérusalem. Ils y ont forgé une communauté très soudée, liée par la langue (il a existé jusqu’à 15 journaux israéliens en persan), une culture bimillénaire et une cuisine savoureuse qui parfume aujourd’hui les échoppes du marché de Jérusalem ou les restaurants de la « petite Perse » au sud de Tel Aviv.
Pendant les années 1960-70, l’immigration iranienne a ralenti, les 100.000 Juifs d’Iran jouissant d’une certaine prospérité sous la monarchie Pahlavi. Téhéran et Jérusalem nouèrent à cette époque une alliance militaire aussi féconde que discrète, l’Iran rechignant à reconnaître officiellement l’État juif. Elle se poursuivra même quelques temps après la chute du Shah, en 1979, et l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeini. L’aliyah devait reprendre au mitan des années 1980, composée en majorité de commerçants ayant déjà tissé des liens entre les deux pays, comme Nouri, et qui redoutaient les représailles d’un régime désormais décidé à détruire « l’entité sioniste ». Au prix d’un accueil souvent rude en Israël, les Juifs iraniens ont réussi à casser le plafond de verre en occupant des postes réservés jusque-là à l’élite ashkénaze. Le premier président de l’État d’origine mizrahi (orientale) est un Iranien, Moshe Katsav. Deux chefs d’état-major – Shaul Mofaz et Dan Halutz – sont issus de la communauté perse, laquelle a également donné de grandes figures du monde culturel et artistique comme la chanteuse Rita, née à Téhéran, célèbre pour ses albums en persan. « Même si nous avons quitté l’Iran, l’Iran ne nous a jamais quittés », réagissait-elle avec émotion sur les réseaux sociaux en 2022 suite à la mort de Mahsa Amini, tuée pour avoir mal porté le voile. Ce crime odieux allait pousser la jeunesse iranienne dans les rues. Et provoquer un élan de solidarité en Israël, bien au-delà de la seule communauté perse. On a ainsi vu le slogan « Femme, Vie, Liberté » repris dans des manifestations et illuminer la façade de la mairie de Tel-Aviv.
Le spectre du 7-Octobre
Depuis, la solidarité des Israéliens avec le peuple iranien ne s’est jamais démentie, même aux pires heures de la guerre des Douze Jours, en juin 2025, quand Ali Khamenei faisait pleuvoir des missiles sur l’Etat juif. « Pour les Israéliens d’origine perse, cette guerre fut éprouvante mais nous l’avons soutenue car elle était provoquée par le régime iranien », nous explique Meir Javenfendar, qui enseigne la politique iranienne à l’université Reichman d’Herzliya. Et de rappeler combien les Israéliens étaient du côté du peuple iranien durant la guerre Iran-Irak. Avant que les mollahs n’embrassent le terrorisme. « En 1991 le régime iranien a déclaré la guerre à Israël via ses proxys comme le Djihad islamique, le Hezbollah et le Hamas. Dès lors, l’affrontement était inévitable et nous sommes heureux qu’Israël ait décidé de riposter après plus de 25 ans d’agression. » Sa stratégie post-7-Octobre conduit Israël à ne plus contenir la menace, mais à l’éliminer systématiquement. Après avoir frappé chacun des proxys de « l’axe du mal » iranien, il s’est donc attaqué à « la tête de la pieuvre » dont il a ciblé les installations militaires et nucléaires.
L’opération de Tsahal « Am KeLavi » (Lion dressé) a été soutenue par 88% des Juifs israéliens selon un sondage du think tank israélien INSS. Beaucoup espéraient que le « lion solaire », emblème de la Perse, se lève pour chasser la dictature islamique. Le soulèvement du 28 octobre leur a redonné espoir. Fait rare, le mouvement contre la vie chère, parti du Bazar de Téhéran, a rallié à lui les classes populaires des petites villes comme les campus autour de slogans anti-régime. « Je comprends leur désespoir », nous confie Nouri dans sa boutique de Jérusalem. « Les Iraniens ont été appauvris par un régime théocratique corrompu. Mais les sanctions américaines ont aggravé leur situation » ajoute le commerçant, obligé de se fournir via l’Azerbaïdjan pour contourner diverses lois. La brutalité de la répression l’a abasourdi. En particulier, l’image des mitrailleuses montées à l’arrière des pick-up des Gardiens de la Révolution l’a ramené à Gaza. « Pour les Israéliens d’origine iranienne, le moment est encore plus éprouvant », analyse Meir Javenfendar. « Nous avons déjà vécu en Israël les massacres de nos compatriotes le 7-Octobre, maintenant nous voyons les massacres de nos compatriotes en Iran. C’est le même régime qui a armé le Hamas, soutenu les massacres du 7-Octobre, qui massacre aujourd’hui en Iran. »
Vers un changement de régime ?
Pour les Juifs perses, de nouvelles frappes sont inévitables. Conservateurs d’esprit, Likoud de cœur à l’instar d’autres Juifs orientaux, ils sont sur la ligne dure de Netanyahou – « M. Iran » – sceptiques à l’égard d’un accord nucléaire, fut-il cette fois négocié par Trump. Un point de vue radical par rapport à l’opinion israélienne, plus divisée en ce début 2026 sur l’opportunité de frappes. L’Institut israélien pour la démocratie indique que 55% des Juifs de droite soutiennent des frappes israéliennes en cas d’attaque conjointe avec les Etats-Unis, tandis que 63% de la gauche et du centre y sont favorables, seulement si Israël était attaqué par l’Iran. « Tout futur accord nucléaire devra garantir que l’Iran ne puisse pas se doter de l’arme nucléaire, ce qui signifie, sinon suspendre toute capacité d’enrichissement d’uranium, du moins abaisser le niveau sous les 3% », souligne le Dr Javenfendar, qui insiste aussi pour réduire le programme balistique iranien, reconstruit depuis juin dernier. Quant aux frappes, rien n’indique qu’elles précipiteront la chute de Khamenei : « pareil scénario pourrait survenir en cas d’invasion terrestre, soit par une organisation armée iranienne, soit par une force étrangère. Or rien de tout cela n’existe », constate-t-il. Cependant, une alternative crédible aux mollahs est déjà là. « Le fils du Shah, le prince Reza Pahlavi a promis un gouvernement de transition à l’issue d’élections démocratiques. C’est le seul leader de l’opposition dont les Iraniens scandent le nom dans les manifestations. » En Israël également, son nom résonne, associé à l’âge d’or des relations bilatérales, rappelle Javenfendar : « 99% des Iraniens en Israël soutiennent le fils du Shah. »
En attendant, la prudence reste de mise en Israël, tant sur la viabilité d’un accord nucléaire que les capacités de la « Beautiful Armada » de Trump et sa promesse de porter secours aux manifestants. Pour le directeur du département Iran et axe chiite de l’INSS, Raz Zimmt, les dirigeants iraniens ne renonceront ni à la bombe ni à leur programme balistique, dont l’abandon ouvrirait selon eux la voie à un changement de régime. Finalement, ils redoutent moins des frappes israélo-américaines, conclut-il sur X, tant ils ont « la capacité de transformer toute confrontation militaire en un conflit prolongé, coûteux, complexe, et à haut-risque pour les Etats-Unis et leurs alliés régionaux. » Le prix à payer pour Israël pourrait être plus lourd que lors de la guerre des Douze Jours.
Les craintes sont grandes aussi pour la communauté juive iranienne de 9 000 âmes, en proie aux assauts d’un régime paranoïaque qui qualifie les manifestants d’« ennemis de Dieu » et voit partout la main du Mossad. « Ça va aller », répète Nouri comme un mantra en pensant aux siens à Jérusalem et Téhéran, et à ces deux peuples, si proches, unis par la même soif de liberté.






