Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Elie Barnavi
Le Bloc-notes d’Élie Barnavi
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Deux semaines après, je fais le choix de ne pas revenir sur l’horreur sans nom que nous avons vécue. Que dire aux lecteurs de Regards qu’ils ne sachent déjà ? Alors, parlons plutôt politique et stratégie. Je sais, c’est difficile. Je ne contemple pas les événements depuis Sirius. Comme la Sunamite de la Bible, « j’habite au milieu de mon peuple ». Sa douleur, la rage qui le consume et, oui, sa soif de vengeance, je les partage. Mais douleur, rage et vengeance sont de fort mauvaises conseillères. C’est de raison que nous avons plus que jamais besoin. Il nous faut comprendre.

Les mensonges que nous nous sommes racontés

Il est facile d’énumérer les présupposés, les certitudes et les illusions que cette journée funeste a fait voler en éclats. Que tout le monde en Israël ne les partageât pas, loin s’en faut, est une maigre consolation ; ils constituaient le fonds de commerce du pouvoir en place et, à cause de cela, ils façonnaient, consciemment ou non, l’esprit public.

En voici la liste (non exhaustive) :

Israël est protégé par sa supériorité militaire. Il dispose de l’armée la plus puissante de la région et des services de renseignements parmi les meilleurs au monde, et s’est doté sur sa frontière avec la bande de Gaza d’une formidable barrière protectrice munie de senseurs ultrasensibles. Tout cela est vrai. Mais c’est oublier qu’une armée n’est efficace que si elle est sur ses gardes, que les renseignements ne valent que s’ils sont correctement interprétés, et que l’histoire, y compris la nôtre, fourmille de barrages infranchissables qui ont pourtant été franchis. C’est oublier surtout la grande leçon de Thomas Hobbes dans son Léviathan (1651) : dans l’état de nature, qui est le nôtre, hélas, nul n’est trop faible pour n’être point capable de tuer le plus fort.

Israël est une « villa dans la jungle » (Ehud Barak). Ce n’est pas faux non plus : un État démocratique, puissant et prospère, entouré d’autocraties plus ou moins faillies. Sauf que cet État, sous la férule d’un délinquant narcissique entouré de laquais et de fous de Dieu, a laissé la jungle s’installer chez lui : la Cisjordanie occupée livrée aux colons, des pogroms quasi quotidiens, des provocations répétées sur le Mont du Temple/Haram al-Sharif ; une tentative de coup d’État judiciaire visant à mettre la démocratie israélienne à l’heure de Budapest ou d’Ankara ; dix mois de guerre civile latente qui ont déchiré le tissu social et mis à mal les corps constitués, armée et services de sécurité compris, le tout sous l’œil gourmand de tout ce que la région compte d’ennemis rabiques de l’État juif…

Les Palestiniens ont disparu des radars du monde en général, et du monde arabo-musulman en particulier. La preuve ? Les accords d’Abraham hier, la normalisation avec l’Arabie saoudite demain. Ceux parmi nous qui rappelaient que le peuple palestinien était toujours là, que le feu couvait sous la cendre et qu’un jour il allait s’embraser, s’attiraient les regards apitoyés des gens sérieux.

Le Hamas est plutôt un atout pour Israël. C’était le cœur de la stratégie palestinienne de Benjamin Netanyahou : s’assurer que l’organisation terroriste était assez faible pour ne pas mettre Israël en danger, et assez forte pour se maintenir au pouvoir. Pourquoi ? Pour que les deux entités palestiniennes, la Cisjordanie et la bande de Gaza, restent séparées, conjurant ainsi le spectre de l’État palestinien. En vertu de quoi, le gouvernement israélien a encouragé le Qatar à renflouer les caisses du Hamas, et délivré des milliers de permis de travail aux Gazaouis. Des travailleurs qui, soit dit en passant, ont soigneusement photographié et cartographié les communautés où les tueurs du Hamas allaient opérer

Où nous en sommes

À l’heure où je rédige cette chronique, l’armée est massée à la frontière en attendant le feu vert du gouvernement pour une incursion terrestre dans la bande de Gaza. Le gouvernement, c’est trois cercles concentriques : le vieil assortiment pléthorique d’ultra-nationalistes, de fondamentalistes messianiques et d’ultra-orthodoxes, dont les membres n’osent pas montrer leur face en public et, lorsqu’ils s’y risquent, se font chasser comme des malpropres ; un cabinet restreint de sécurité ; et un cabinet de guerre, où siègent le Premier ministre, le ministre de la Défense et deux ajouts de l’opposition, tous deux anciens chefs d’état-major, Benny Gantz et Gadi Eizenkot. C’est là que se décide la conduite de la guerre.

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Si le principe de l’invasion est arrêté, la décision n’est pas encore prise. Elle n’est pas facile à prendre. Le but de guerre est le démantèlement du Hamas, à la fois dans ses capacités militaires et dans sa structure de pouvoir. Il était temps, pourrait-on dire. Le Hamas n’est pas une organisation de « résistance » ; c’est un mouvement terroriste théocratique dont la raison d’être est la destruction d’Israël. L’avoir laissé s’emparer du pouvoir, s’y maintenir et monter en puissance pendant dix-sept ans, et harceler à volonté les communautés de « l’enveloppe » de Gaza, ce fut l’une des fautes les plus lourdes qu’Israël ait jamais commises. Cependant, s’en débarrasser présente d’énormes difficultés, militaires, humanitaires et diplomatiques. Le Hamas, c’est un petit État : 30.000 hommes lourdement armés, une infrastructure souterraine de plus de 500 km de tunnels, 40.000 fonctionnaires. Pour détruire une telle affaire, l’aviation ne suffit pas, il y faut une incursion terrestre de grande ampleur. Sur un territoire exigu où s’entassent 2,3 millions d’âmes, une telle incursion ne va pas sans un massacre et de grosses pertes militaires israéliennes. Sans mettre en danger, aussi, les plus de deux cent-vingt otages qui se trouvent on ne sait où ni aux mains de qui. Il faut l’admettre, libérer les otages et détruire le Hamas sont des objectifs plutôt contradictoires.

Ce n’est pas tout. Le Hezbollah, dont les capacités militaires dépassent de loin celles du Hamas, est en train d’échauffer la frontière nord d’Israël, où une mini-guerre augmente tous les jours en intensité. Par-dessus tout cela, plane l’ombre portée de l’Iran, le grand instigateur de chaos dans la région. Dans la nébuleuse des milices au service de Téhéran, du Liban et des territoires palestiniens au Yémen en passant par la Syrie et l’Irak, le Hezbollah est sa pièce maîtresse. Or, l’ouverture d’un deuxième front risque de lui porter un coup fatal. Voilà pourquoi elle paraît peu probable. Mais, qu’on le souhaite ou pas, à force de tendre la corde elle risque de se rompre.

Enfin, et surtout, Israël doit prendre en compte la position américaine. Les États-Unis se sont impliqués dans le conflit comme jamais depuis la guerre du Kippour. L’administration Biden marche sur une étroite ligne de crête : elle soutient Israël, tout en lui imposant des limites censées circonscrire le conflit et empêcher une conflagration régionale. D’une main, elle lui fournit une aide militaire considérable et elle envoie deux porte-avions en Méditerranée pour dissuader ses adversaires ; de l’autre, elle s’impose à la table du cabinet de guerre pour peser sur l’ampleur de la campagne. L’enjeu est énorme : que la guerre dérape, et c’est toute l’architecture sécuritaire de la région qui s’écroule, sous les yeux ravis de Moscou et de Pékin. 

Le jour d’après

Mais imaginons pour un instant une issue favorable à cette campagne. Elle reste circonscrite à Gaza, fait moins de victimes israéliennes (militaires) et palestiniennes (civiles) que l’on craignait, ne traîne pas en longueur au-delà du supportable. Supposons surtout qu’elle atteigne son objectif, que de nombreux observateurs locaux et internationaux considèrent irréaliste, à savoir la destruction du Hamas. Comment remplir le vide ainsi créé ?

Écartons d’emblée la réoccupation dans la durée de la bande par Israël. Impensable, aussi, de laisser derrière soi une espèce de Somalie miséreuse, anarchique et haineuse. Il ne reste dès lors qu’une solution : remettre en selle l’Autorité de Ramallah, seule entité palestinienne reconnue par le monde entier, Israël compris. Évidemment, cette solution passe par une implication forte d’acteurs extérieurs : les États-Unis, un groupe de pays européens, les États arabes voisins et ceux du Golfe, les organismes financiers internationaux. La transition politique et la reconstruction doivent être immédiates et simultanées.

Mais en même temps, il faut offrir aux Palestiniens un horizon diplomatique, autrement dit remettre sur les rails un processus significatif de règlement du conflit israélo-palestinien. Un règlement imposé ? Oui, un règlement imposé. Si quelqu’un a une meilleure idée pour nous sortir du cycle de malheur dont on vient de voir le dernier et épouvantable soubresaut, qu’il se manifeste. 

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Pascale Simonet
Pascale Simonet
22 jours il y a

Merci pour votre article, clair, précis, mesuré. Tourné vers l’avenir, stout en tenant compte de la douleur sans nom que laissent derrière eux, les actes barbares du 7 octobre, qui ont porté atteinte à l’humanité toute entière. Qu’on le reconnaisse ou non.

Douenias Giacomo
Douenias Giacomo
21 jours il y a

Monsieur Barnavi. Le fait d’écrire dans votre texte ‘’ sous la férule d’un délinquant narcissique’’ apporte-t-il quelque chose à la bonne compréhension de votre article ? Apporte-t-il autre chose qu’un nouveau témoignage de la haine que vous portez à Benjamin Netanyahou ?
Délinquant narcissique pourquoi ? Est-ce parce qu’il a mis fin, avec raison, à vos fonctions d’Ambassadeur à Paris ? Est-ce parce qu’il fait l’objet de poursuites judiciaires en cours ? La présomption d’innocence vous dit-elle quelque chose ? Savez-vous que les accusations contre lui s’effondrent l’une après les autres, au fil des audiences ? Des accusations montées de toutes pièces par cette même élite de gauche qui a manifesté durant des mois ! Ces ‘’frères et sœurs d’armes’’ et autres organismes, financés de l’étranger, qui ont appelé à la désertion les pilotes réservistes, les membres des services de sécurité…
Votre qualification de délinquant envers le Premier Ministre d’Israël est indigne. D’autant plus que ce dernier est actuellement en charge de la défense de notre pays et qu’une fois de plus il démontre le leadership dont il est capable !

Jérémie Lascar
Jérémie Lascar
21 jours il y a
Répondre à  Douenias Giacomo

Cher Giacomo
L’article unique des “statuts” de Monsieur Barnavi est la haine du premier ministre israélien
Il ne sait rien faire d’autre que de le critiquer. S’il avait été un bon ambassadeur à Paris il n’aurait pas été rappelé après seulement 2 ans de service. Preuve supplémentaire de ses manques de qualité : aucun autre ministre ne l’a nommé ambassadeur ailleurs après qu’il ait quitté Paris.
CQFD

Rohr Françoise
Rohr Françoise
21 jours il y a

Merci pour cet article critique et lucide. Malheureusement, les temps sont à la haine et à la violence….Un jour viendra, … espérons-le

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Elie Barnavi
Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël