Regards n°1099

Je lis, tu lis, ils écrivent… Le Château des Rentiers, Agnès Desarthe, Éditions de l’Olivier 215 p.

La rue du Château des Rentiers, au nom si étrange, est celle, dans le XIIIe arrondissement de Paris, où vécurent les grands-parents de la narratrice (en l’occurrence l’auteure), Boris et Tsila Jampolski, au 194 exactement. À cette adresse, du temps où Agnès était enfant, ses grands-parents formaient avec leurs voisins une espèce de colonie, de kibboutz, de kolkhoze, de phalanstère composé de Juifs communistes originaires de Bessarabie. Agnès se souvient de certains d’entre eux. Sa mémoire est parcellaire bien sûr, et tous ces gens qui avaient connu des pogroms et avaient traversé la guerre ont disparu depuis longtemps. À qui, aujourd’hui, poser des questions quand on est enfant, qu’on croit qu’on a l’éternité devant soi ? Dès lors, on suppose qu’Agnès Desarthe va nous parler plus avant de ses grands-parents. Mais non. C’est simplement leur exemple de vie quasi collective qui la fascine. Et pourquoi ne pas imaginer, pour elle et ses amis, ici et maintenant, une telle vie partagée, où l’on pourrait se rendre visite, comme les vieux, en chaussons ? Une sorte d’hospice autogéré, une utopie à la Charles Fourier. Puis viennent, à la queue-leu-leu, en courts chapitres, des anecdotes parfois cocasses dont une vie d’écrivaine est parsemée et dont chacune pourrait être une nouvelle. Des rencontres avec des lecteurs, en province ou à l’étranger, qui tournent à l’absurde, au saugrenu.

Des évocations de sa mère, qui fut une enfant cachée (dans une ferme en Normandie) et qui témoigna pour la Fondation Spielberg, tentant, devant la caméra, de formuler l’attente (déraisonnable) qui fut la sienne d’un père, Haïm Sudac, mort en déportation. « Elle faisait partie », dit Agnès Desarthe, « de ces milliers de personnes qui, comme elle, considérèrent, un temps, que leurs proches étaient à la fois vivants et morts ». C’est un curieux livre que ce livre-là. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas une autobiographie (même si c’est à la première personne), ce n’est pas un essai. C’est peut-être une conversation intime avec un proche, à bâtons rompus, sans chichi. Où il serait question d’un deuil à faire, celui d’un proche qu’on a longtemps côtoyé, ou celui d’un être, tout aussi essentiel, mort avant notre naissance, sans sépulture. Une réflexion, au passage, sur la vieillesse, quand on atteint l‘âge où notre peau ne suscite plus guère l’envie qu’on la touche. Agnès Desarthe ou l’art de nous entretenir de sujets graves, voire accablants, mais avec une sérénité salutaire. Comment le lui reprocher ?

Écrit par : Henri Raczymow

Esc pour fermer

génocide
Du concept à l’accusation : comment faire d’Israël un État génocidaire
Qualifier Israël d’État génocidaire est devenu pour certains une évidence. Cette accusation repose largement sur une théorie en vogue dans(...)
Nicolas Zomersztajn
Société
extrême droite juife 1
Extrême droite : Les Juifs comme caution, Israël comme alibi
Le Vlaams Belang se veut aujourd’hui l’un des plus fervents défenseurs d’Israël et de la lutte contre l’antisémitisme en Belgique.(...)
Nicolas Zomersztajn
Politique, Antisémitisme
masculinisme
Masculininisme : quand la haine des femmes rencontre celle des Juifs…
De TikTok à YouTube, les nouveaux prophètes de la virilité séduisent des millions de jeunes hommes à travers le monde.(...)
Laurent-David Samama
Antisémitisme, Société
_Visuel ARTICLE REGARDS 2025-2026 (2)
La sélection estivale de Tamara Weinstock
Pour accompagner les longues journées d’été, Tamara Weinstock vous propose une sélection de livres à dévorer sous le soleil :(...)
Tamara Weinstock
Culture
livre samama
Poltava, New York et leurs fantômes
Dans Les Fantômes de Poltava (Éditions Héliopoles), Fabrice Lardreau remonte le fil d’une vie brisée par la guerre. À travers(...)
Laurent-David Samama
Culture
je lis nos coeurs
Tala Albanna et Michelle Amzalak, Nos coeurs invincibles, Correspondance entre une étudiante à Gaza et une étudiante en Israël, présentée par Dimitri Krier, Nouvel Obs/Flammarion, 165 p.
Pour comprendre quelque chose à la situation à Gaza et au conflit israélo-palestinien après les massacres du Hamas du 7
Henri Raczymow
Culture