La Fièvre : quand la fiction éclaire l’actualité brulante

Laurent-David Samama
Après le succès de Baron Noir, le scénariste Eric Benzekri revient avec La Fièvre, une série anticipant désordre politique et tensions identitaires sur fond de basculement vers la guerre civile. Autant de thèmes en résonance avec les débats qui agitent l’opinion française.
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En France, les élections européennes sont traditionnellement un défi pour le pouvoir en place. Elles sont souvent synonymes de déconvenues politiques, voire de désaveu, et ont jusqu’à présent servi de soupape démocratique permettant au peuple de dire son désarroi sans toutefois occasionner de bouleversements politiques majeurs. Qui aurait pu imaginer, le soir du dimanche 9 juin, qu’Emmanuel Macron allait prendre la décision de dissoudre l’Assemblée nationale ? Personne ou presque… Bien entendu, l’ampleur de la victoire de l’extrême droite, avec près de 40 % des suffrages exprimés dans l’hexagone, exigeait un sursaut. Cependant, la méthode choisie pour répondre à la colère et au désarroi exprimés précipita la France entière dans une profonde perplexité. Le pari de la dissolution est éminemment risqué, car plutôt que de clarifier une situation complexe, il pourrait cette fois-ci conduire le Rassemblent National aux portes du pouvoir.

Dans son allocution, après avoir reconnu le succès du RN, le Président de la République dressait d’ailleurs un constat sombre : « À cette situation s‘ajoute une fièvre qui s‘est emparée, ces dernières années, du débat public et parlementaire dans notre pays. Un désordre qui, je le sais, vous inquiète et parfois vous choque, et auquel je n‘entends rien céder. » Ce soir-là, devant l’écran de télévision, la France restait bouche-bée. Plus que jamais, la vie politique française s’est mise à ressembler à une série. Et pas n’importe laquelle à vrai dire. « Les amateurs et les amatrices de séries ont entendu un mot familier, une référence indirecte, mais sûrement volontaire, à la création d’Eric Benzekri (auteur de Baron noir) diffusée ce printemps sur Canal+ : La Fièvre. », note le journaliste Olivier Joyard dans Les Inrockuptibles« En citant La Fièvre, Macron prend aussi acte des pouvoirs divinatoires de la fiction, la série d’Eric Benzekri agitant frontalement la menace de l‘arrivée de l‘extrême droite au pouvoir. » Ainsi donc, pour le pire, la fiction rejoint ici la réalité. Une réalité qui fait froid dans le dos et inquiète, tous bords politiques confondus. Joyard poursuit : « Mais s’il l’a vue, cette série, l’a-t-il vue jusqu’au bout ? Dans la dernière scène de la saison 1, Philippe Rickwaert, le héros politicien de Baron noir incarné par Kad Merad, devenu président de la République, fait son retour à la surprise générale. À l’héroïne de La Fièvre – dont la deuxième saison devrait absorber le monde de Baron noir –, il pose la question : “On en est où ? Avant ? Juste avant ? Longtemps avant ? Ou alors, ça a déjà commencé… la guerre civile ? Est-ce que vous pensez qu’on peut s’en sortir ?’’ Autant de questions angoissantes, obsédantes, on ne peut plus en phase avec la campagne éclair qui vient tout juste de s’achever. »

Quand la fiction éclaire le réel

Hasard ou coïncidence, le glissement vers le monde d’après, incertain et périlleux, a été anticipé par la fiction. Dans une longue interview accordée à France Inter, Eric Benzekri détaillait sa méthode : « Quand on n’arrive plus à voir le réel, alors il faut de la fiction. » Dont acte. Avec Baron noir, notre homme, un brin oracle, avait déjà anticipé et raconté la chute de la gauche, l’explosion des partis traditionnels, puis une certaine forme de réenchantement de la politique par le récit. Dans La Fièvre, si le point de vue est cette fois différent, la trame – celle des fractures de la société française – demeure. Saluée par la critique, les observateurs comme le public y voient comme une puissante radiographie de la guerre civile qui nous guette. Pourtant, tout commence par une anecdote, un fait divers relativement anodin. La série débute à la fin de la saison de football, lorsque sont remises aux joueurs les plus méritants des récompenses. Sous l’œil des caméras, la soirée de gala bat son plein. L’ambiance est légère, joyeuse et gentiment endimanchée. Soudain, Fodé Thiam (Alassane Diong), star du club fictif du Racing Paris, assène un violent coup de tête à son entraîneur. Un geste inattendu, accompagné d’une insulte – « sale toubab » (« blanc » en wolof). Il n’en faut pas plus pour enclencher la machine médiatique et provoquer l’hystérie sur les réseaux sociaux. Sans tarder, l’opinion publique s’emballe et contamine toute la classe politique. Comment endiguer puis résoudre la crise qui s’étend ? Désabusé, François Marens (Benjamin Biolay), le président du club de football au sein duquel se joue le psychodrame, fait appel à Kairos, une société spécialisée dans la communication de crise. Deux mondes se percutent alors. « Une crise médiatique, c’est soixante-douze heures », promettent les pros de la com aux pros du foot. Bien évidemment, rien ne se passe comme prévu. C’est à ce moment qu’intervient Sam Berger (Nina Meurisse), possible alter ego de fiction de Benzekri. Une communicante de génie, néanmoins fragile et fortement angoissée par la perspective d’une guerre civile en France. Dans La Fièvre, Berger est celle qui sauve. Une figure juive métaphorique, surnageant tant bien que mal dans le marasme. Pour l’héroïne, l’objectif est clair : il faut tout faire pour que la fièvre demeure dans la bulle passionnelle du sport et ne soit pas récupérée à coup de racisme anti-blanc par la fachosphère. C’est sans compter sur l’action cynique de Marie Kinksi (Ana Girardot), figure de proue de l’extrême droite qui souffle sur les braises du ressentiment identitaire.

La figure juive du prophète de malheur

Infiniment plus qu’un simple divertissement, La Fièvre constitue un objet pop-culturel et politique qu’il convient de « prendre au sérieux », selon Jérémie Peltier, co-directeur de la Fondation Jean-Jaurès. Au point, pour la fondation Jean-Jaurès, d’inviter une vingtaine d’intellectuels de premier plan à regarder, puis décrypter la série pour en tirer des leçons utiles. « Nous en sommes intimement convaincus », clament les deux hommes, « pour penser correctement notre époque et “diagnostiquer le présent’’, pour parler comme Michel Foucault, il faut partir de ses objets les plus contemporains. Or, aujourd’hui, la série s’est imposée comme un médium incontournable : non seulement parce que, dix ans après son arrivée dans l’Hexagone, près des deux tiers des Français (63 %) ont accès à Netflix, mais plus fondamentalement parce que le format de la série est en passe de devenir l’art dominant de notre époque. » Si la forme est idoine, le succès de La Fièvre repose quant à lui dans sa faculté à aborder « un ensemble de thématiques brûlantes de notre époque » (Jérémie Peltier & Raphaël LLorca, Sur la Fièvre. Enseignements politiques d’une série. Etude de la Fondation Jean Jaurès, avril 2024.).      Parmi celles-ci : la politique, la communication, les réseaux sociaux. Mais aussi la violence réelle et symbolique qui irrigue désormais la société, la question des identités, celle de la fatigue informationnelle, de la dépression et du découragement, tout comme les tentations autarciques, communautaristes et celle de sécession. Peltier et Llorca vont plus loin encore : « Le football, la démocratie, la télévision, mais aussi Cyril Hanouna, TikTok, les HPI (haut potentiel intellectuel), le modèle coopératif ou encore la “fenêtre d’Overton”. »

À l’écran, le rythme est haletant et parfois saisissant même si l’on étouffe parfois, plus ou moins volontairement, sous les visées didactiques de ses auteurs. Tout cela semble voulu par les show-runners. De la même manière que Baron noir avait secoué le milieu politique, La Fièvre excite et rameute ceux qui cherchent à faire advenir un nouveau modèle de société. Preuve en est, toutes tendances confondues, de l’Élysée au président François Hollande bataillant désormais dans son fief en Corrèze, on cherche à rencontrer Eric Benzekri, jadis militant au PS, dans le courant « Gauche socialiste » fondé par Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray. « Il hume l’époque », confirme Boris Vallaud, ex-chef de file des députés PS. « Sa plume est trempée dans le réel et forgée par l’expérience. Il fait partie de la gauche hors les murs, cette gauche intellectuelle, artistique, qu’il faut écouter quand on a des batailles culturelles à mener. » D’aucuns y verraient un spin-doctor inspiré, un nouvel Alain Minc influencé par HBO. Notre homme est-il vraiment visionnaire ? Peut-être bien… Pour Milo Levy-Bruhl, chercheur à l’EHESS, « Eric Benzekri exacerbe certaines tendances socio-politiques présentes dans la France d’aujourd’hui pour montrer de quels périls elles sont lourdes. Ces exacerbations sont toujours raisonnables, c’est-à-dire qu’elles obéissent à un impératif implicite de plausibilité. Et elles lui obéissent si bien qu’elles se trouvent parfois ratifiées par les événements réels. D’où la réputation d’oracle qui lui échoit désormais. Pourtant, le rapport entre présent annoncé par la série et avenir advenu dans notre réalité qu’Eric Benzekri entend tisser par ses œuvres ne me semble pas inspiré par la figure païenne de l’oracle, mais plutôt par la figure juive du prophète de malheur. » La différence est ténue mais fait sens. « L’un comme l’autre annonce l’avenir », reprend Levy-Bruhl, « mais ce qui les distingue, c’est la fonction qu’ils assignent à leur prédiction. Celle de l’oracle est strictement informative. On lui demande ce qui va advenir, il répond. Telle est la fonction de sa prédiction : annonciatrice. La prédiction du prophète de malheur a une tout autre ambition. Elle se veut transformatrice. Le prophète de malheur espère que sa prédiction permettra précisément d’empêcher l’avenir d’advenir ; l’effet d’annonce devant susciter une action à même de le conjurer. » Sans s’en cacher, Eric Benzekri écrit et filme en espérant susciter une prise de conscience morale et un sursaut d’engagement. Pourtant, à l’heure où s’écrivent ces lignes, ses anticipations n’ont jamais semblées si proche de se réaliser.

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