Les secrets de mon père

Florence Lopes Cardozo
Adapté du roman graphique de Michel Kichka Deuxième Génération (éd. Dargaud), dans lequel il retrace son histoire personnelle et en particulier ses relations avec son père Henri, rescapé d'Auschwitz, Les secrets de mon père, le film d’animation de Vera Belmont donne vie à ce récit scintillant de finesses sur une enfance passée dans l’ombre de la Shoah.
Partagez cette publication >

La Seconde Guerre mondiale a été un enfer sur Terre, pour les Juifs en particulier. Ceux qui ont survécu se sont relevés avec des séquelles et ont avancé avec des handicaps plus ou moins visibles. Et parmi ceux qui se couchaient chaque soir avec les visages et les voix de leurs disparus, qui traversaient des nuits hantées de cauchemars, beaucoup ont enfanté. C’est à cet endroit 

que Vera Belmont a planté son regard de réalisatrice, là où elle a placé « sa caméra » : au cœur d’une famille juive, belge, de l’après-guerre. Celle précisément de Michel Kichka, telle qu’il l’a illustrée dans son roman graphique : « On n’a pas souvent l’occasion d’entendre la voix de la seconde génération. C’est plutôt la première qui s’exprime. Et par respect pour elle, il y a des choses qu’on ne dit pas parce que l’on sait que c’est une génération qui a tellement souffert », souligne l’auteur de Deuxième Génération. Ajustant leur regard à la hauteur d’un public jeune, Vera Belmont et Valérie Zenatti se sont appliquées à restituer l’univers de cette famille issue d’une mère « cachée » et d’un père survivant d’Auschwitz.

Hannah, Michel, Irène et Charly vivent une enfance heureuse, à Seraing, dans les années 60. Alors que leur père, Henri, cadenasse son passé à double tour, ses jeunes fils l’imaginent grand aventurier. Chaque indice dérobé fait l’objet d’une extrapolation, tantôt fabuleuse, tantôt angoissante. Avec le temps, des mots épars émaneront de la bouche d’Henri, tantôt brusques ou sous forme de boutades, de jeux de mots. Puis, des phrases entières mèneront, plus tard, aux témoignages. Et peut-être parce que ce père a voulu épargner ses enfants, peut-être parce que celui qui n’a plus été considéré comme un humain a-t-il eu besoin d’exister aux yeux des autres et sous le feu des projecteurs, Henri Kichka a, probablement malgré lui, érigé un barrage et dévié son flot de paroles vers l’extérieur. Ses déplacements furent fréquents, sa course à la reconnaissance, sans fin. Tandis qu’il partait témoigner sur l’horreur des camps, sa famille se languissait de lui.

Une histoire de « traumatisme et de résilience »

A côté des mots, la main de Henri a aussi parlé. Habile dessinateur, son crayon n’a eu de cesse de s’aventurer sur le papier : un langage transmis et partagé avec Michel. Complices, père et fils excelleront en caricatures. Hitler sera moqué sur toutes les coutures. Alors que Michel est devenu une référence internationale en matière de dessin de presse, c’est, symboliquement, une troisième main qui prend le relais pour dessiner leur histoire de « traumatisme et de résilience ».

Sauvée de la déportation avec ses parents, son frère et sa sœur, Vera Belmont, qui a perdu tous les autres membres de sa famille, est également familière de ce monde du silence : « Ce sont des discussions que nous évitions à la maison. Nous avons commencé à en parler quand mes parents nous ont amenés à Auschwitz, je devais avoir 17 ans ». précise la réalisatrice. Mue, dès le début de sa carrière par le projet d’un film sur la Shoah – mais sans montrer les camps ! -, Vera Belmont a trouvé dans le récit de Michel Kichka le ton et la distance qui lui ont permis d’expliquer aux plus jeunes comment des gens ont pu survivre dans les camps, comment ils sont parvenus à vivre « après » mais encore comment leur vécu s’est immiscé dans les familles et dans les relations entre ses membres.

Magnifiquement guidée pour le dessin et l’animation par Marc Jousset – le producteur de Persepolis, de Vincent Paronnaud et de Marjane Satrapi – Vera Belmont a trouvé l’équilibre entre l’insouciance de l’enfance et la tragédie de l’histoire : « L’animation, c’est aussi l’opportunité de toucher un public d’enfants et d’adolescents, de jeunes, peut-être moins concernés par la Shoah parce que, alors que leurs aînés ont peu à peu assisté à la libération de la parole des déportés, eux en entendent moins parler… ». L’élégance du dessin, la luminosité des couleurs, le luxe des détails, les mises en abîme historiques, la fine psychologie, les sourires, la musique gorgée de vitalité et de mélancolie d’Elliott Covrigaru – petit-fils de la réalisatrice – ou encore les voix de Jacques Gamblin ou de Michèle Bernier participent à la réussite de ce magnifique film d’animation pour petits ET grands, jeunes ET moins jeunes.

L'interview de Michel Kichka

Une fois n’est pas de coutume, voici un auteur heureux de l’adaptation de son œuvre. Michel Kichka, qui vit en Israël, se réjouit de venir en Belgique pour partager avec le public, ses amis et sa famille, la transposition de son récit au cinéma. Entretien avec Michel Kichka.

Quelle est l’histoire de l’adaptation de votre roman graphique ?

J’ai d’abord été très étonné de voir que mon premier roman graphique, sorti en 2012, fasse l’objet d’une demande d’adaptation à l’écran, quelques mois 

seulement après sa sortie. Puis, j’ai eu un coup de cœur pour Vera Belmont, pour la femme et pour la réalisatrice déterminée qu’elle est. Ensuite, l’adaptation du scénario, en collaboration avec Valérie Zenatti, a été des plus respectueuse et l’aventure s’est déroulée dans la plus grande confiance. Le dessin de presse et la bande dessinée ne sont déjà pas des mêmes métiers et un film ne se déroule pas comme un livre. Le processus d’un dessin animé est très long. L’adaptation du scénario a nécessité un an de travail et trois versions. J’ai beaucoup appris.

Quelles sont les différences majeures entre le livre et le film ?

Alors que « Deuxième Génération » s’adresse à un public adulte – j’avais projeté des lecteurs de mon âge, le dessin animé se destine plutôt à un public de jeunes. Il a donc fallu ajuster de nombreux points de vue pour les besoins de la dramaturgie et pour la fluidité de l’histoire : mon récit use de nombreux flash-backs, le film nécessite, lui, une linéarité chronologique ; certains passages trop durs de mon livre ont été transformés tandis que d’autres séquences ont été ajoutées. Des transpositions, de la poésie et un imaginaire se sont aussi invités dans la narration. Enfin, mon histoire entrant en résonnance avec celle de Vera, elle a souhaité verser quelques-uns de ses souvenirs dans les miens. Et cette fusion a très bien fonctionné. Petit à petit, le film a pris son autonomie.

Quelles ont été vos premières impressions ?

Il faut savoir que 80 animateurs ont redessiné les personnages de mon album sous tous les angles pour créer une charte de référence. J’ai trouvé leur travail très beau, très touchant et très crédible. Ils se sont aussi engagés dans de grandes recherches iconographiques : les dessins de ma Belgique natale en 1960, les angles de vue originaux et la richesse des détails des décors intérieurs et extérieurs sont confondants. Quelle surprise aussi de voir ma rue dessinée en couleur, à l’écran, avec ses magasins et ses enseignes d’époque ! J’aime beaucoup cette animation classique : le ton et le langage visuel correspondent aux messages du film. De plus, de vraies archives et certains de mes propres dessins sont insérés dans l’animation ! Enfin, les voix, notamment, de Michèle Bernier et de Jacques Gamblin, belles et justes, participent à cette harmonie. Je n’aurais pas pu souhaiter mieux.

Comment le film a-t-il été accueilli lors des festivals ?

Quand j’ai vu le film pour la 1ere fois au festival de Cannes en mai dernier – mon fils aîné avait pu venir – j’avais été profondément touché par son intensité. Il a d’ailleurs suscité beaucoup d’émotions et on pouvait entendre la salle entière rire dans les moments d’humour. Enfin, l’ovation des collégiens et des lycéens en fin de projection a été une magnifique récompense pour Vera et toute l’équipe du film. En compétition avec huit films internationaux, « Les secrets de mon père » a été doublement primé par les jeunes dans la catégorie « Cannes Ecrans Juniors 2022 ». Ensuite, j’ai été invité avec ma femme Olivia au festival d’Annecy, où le film était programmé en sélection officielle. Elle a été présente à tous les stades de la création du livre et du film et j’étais très ému qu’elle puisse être à mes côtés. De plus, notre plus jeune fils et sa famille ont aussi pu venir voir le film avec nous. Ce fut un bel événement familial.

guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Découvrez des articles similaires

Frédéric Dambreville, artiste et historien hors norme

Paru en avril dernier, objet d’une exposition, puis de présentations au musée Kazerne Dossin et au CCLJ, Les disparus de Gatti Gamond (éd. CFC) de Frédéric Dambreville est le récit personnel d’une recherche de longue haleine menée comme une enquête policière, une œuvre d’historien sur un épisode méconnu de la traque aux Juifs à Bruxelles en 1943. Un livre épais et dense, superbement documenté et qu’on lit comme un roman.

Lire la suite »

Des Juifs troqués contre des porcs !

Voix bien connue des auditeurs francophones, Sonia Devillers, journaliste à France Inter, publie Les Exportés (éd. Flammarion), un premier livre sous forme de romanquête sur les traces de ses origines familiales, dans une Roumanie qui ne cherchait rien tant qu’à se débarrasser de ses Juifs en faisant de ces derniers un produit d’exportation juteux.

Lire la suite »

Un Babka spécial Rosh Hashana

Le Babka est un gâteau à pâte levée d’Europe de l’Est dont la texture ressemble au Kougelhopf alsacien. Babka signifie grand-mère, en polonais. Sa pâte ressemblerait à un grand cylindre avec des ondulations comme les plis de la jupe d’une grand-mère. L’imagination culinaire est sans limite !

Lire la suite »