Regards n°1092

Mains, fils, ciseaux par Norbert CZARNY

Une écriture du fragment, allusive, discrète, pas un mot plus haut que l’autre. Une écriture du silence pour murmurer l’essentiel, comme une confidence : les traversées de l’Europe et celles des langues, le froid, la mort, la déportation, les rafles, les camps. Il s’agit de recueillir la parole des êtres chers avant qu’ils ne nous quittent, ou avant que leurs mots ne deviennent confus, en lambeaux. Czarny tente de les rassembler, ces débris de mémoire, de les recoudre. D’où le titre : mains, fils, ciseaux. L’écrivain et le confectionneur (pour dames) ont presque les mêmes outils et presque la même vocation : le texte ou le tissu. Quand Czarny écrit ce livre, le père, rescapé des camps, a disparu, la mère est de moins en moins audible. Où désormais puiser les récits ? Ils sont là pourtant, tapis tout au fond de soi. On en a entendu mille fois des bribes. La mère, Dora née Haber, aujourd’hui à Holon en Israël, qui feuilletait le Mémorial des enfants juifs déportés de France dû à Serge Klarsfeld comme un album de famille, comme si elle avait personnellement connu ces enfants. Or elle a vécu durant l’Occupation au 41 boulevard Ornano à Paris, le même immeuble qu’une autre Dora, Dora Bruder, dont Modiano a raconté le destin. Elle, la petite Dora Haber, lors de la Rafle, s’était cachée dans les toilettes à la turque, entre deux paliers… Les vêtements pour dames que confectionnait le père, c’était du « cousu mains ». Les récits de la mère, au contraire, sont décousus, digressifs. Norbert Czarny tient des deux. Ses récits sont de mémoire et de piété. Né en 1954, il appartient à ce qu’il est convenu d’appeler la « génération d’après ». Il a été professeur de Lettres et continue d’être un critique littéraire exigeant. Il a publié jadis un roman, Les Valises (Lieu commun, 1989). On aimerait qu’il n’attende pas aussi longtemps pour parfaire son troisième opus.

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