Regards n°1129

Plongée dans l’emprise conjugale

Connue pour ses comédies, Géraldine Nakache signe ici un drame de portée universelle. Si tu penses bien décrypte l’emprise conjugale, un carcan qu’elle fait résonner avec le judaïsme. Idéalement épanouissants, l’amour, comme la foi, peuvent aussi emprisonner.

Lorsque Gil rencontre Jacques, tout semble relever de l’évidence amoureuse. Il y a l’attirance, la complicité, la promesse d’une vie à deux. Puis quelque chose se déplace. Les attentions deviennent des injonctions, les conseils des règles, la dite protection une façon de contrôler. Jacques répète à Gil que, si elle « pense bien », il ne lui arrivera que du bien. Cette phrase (biblique) positive en apparence finit par prendre des allures de sentence, quelque chose de l’ordre du piège se referme sans bruit sur la jeune femme.

Après Mon roi de Maïwenn et L’Amour et les Forêts de Valérie Donzelli, Géraldine Nakache poursuit l’exploration de ces hommes dont le charme constitue l’un des instruments de domination. Si ce n’est qu’elle ajoute à ce récit une matière singulière : la religion juive comme langue, comme environnement et écho à ce piège invisible.

La mise en scène joue sur cette frontière, de la chaleur et la joie au rigorisme autoritaire, sur le plan intime comme sur celui des pratiques religieuses. Géraldine Nakache évite cependant l’écueil de dichotomies religion/liberté ou amour/haine. La frontière est plus subtile. Elle dépeint, sans juger, cette embrume par touches, du présent au passé, et place le spectateur dans la situation de témoin, comme elle a été plusieurs fois dans son entourage, comme le sont même les parents de Gil, impuissants face à cette violence diffuse.

La première séquence donne le la : Gil se défait de tous ses artifices avant de s’immerger dans le mikvé (bain rituel) et « se purifier » après ses règles. Le mikvé, l’élément de l’eau reviendront, du reste, comme un métronome, dans le récit. Rentrant chez lui le soir, et embrassant spontanément la mezouzah, Jacques, son mari, lui demande si elle est « casher » avant de s’aventurer à la toucher. En quelques plans, la réalisatrice pose son décor, son vocabulaire et, surtout, son ambiguïté. Dans un jeu de miroirs intéressant, la relation et la religion se font écho, tantôt porteuses, tantôt empruntant les mêmes chemins menaçants.

Possession & religion

Des mots aux scènes, en passant par les objets, le judaïsme imprègne tout : mikvé, casher, halakha, mezouzah, kippa, talith, ménorah, Baroukh Hachem, étoile de David, ketouba etc. Le vocabulaire religieux circule naturellement dans les dialogues, sans être traduit. Les chapitres du film, construit en flash-back, convoquent la valeur ou la symbolique des chiffres et des lettres hébraïques ; des phrases renvoient à des notions de la Torah. Géraldine Nakache distille aussi, à travers ses personnages, quelques préceptes de sa religion qu’elle affectionne et qui la constitue. La cinéaste en profite aussi pour exprimer, à travers la pose de la mezouzah à l’extérieur de la maison ou la présence de militaires sur les lieux juifs, son refus de la peur et sa fierté, sa dignité, d’être juive.

Il est aussi intéressant de souligner ici la différence de religiosité du couple. Jusqu’où accompagner son conjoint dans les rites constitue-t-il une preuve d’amour et de générosité et où commence le poids de l’injonction et celui de la soumission.

L’actrice canadienne, Monia Chokri – qui a remporté le Valois de l’actrice au festival d’Angoulême pour ce rôle – donne à Gil un cocktail de force, d’intelligence et de fragilité jamais synonyme de passivité. Face à elle, l’acteur franco-canadien Niels Schneider compose un Jacques séduisant, pervers, menaçant, vraisemblable.

Autour de ces excellents acteurs, les personnages secondaires contribuent à dessiner un monde qui n’est pas réduit à la violence du couple. L’émouvante Clémentine Célarié et Christian Benedetti, dans le rôle des parents de Gil, apportent notamment une chaleur et une humanité qui rend d’autant plus sensible la fracture qui s’installe. Le rôle du rabbin de Dubaï, joué par Daniel Cohen, est aussi bienfaisant. La présence furtive d’acteurs belges — Laurent Capelluto, Catherine Israël, François Damiens — rappelle aussi le rôle de la Belgique dans l’existence du film, après que les producteurs français se soient montrés plus frileux.

Avec Si tu penses bien, Géraldine Nakache ne prétend pas raconter une histoire réservée à une communauté ou à une religion. Elle explique partir de son univers pour parler de drames universels et dénoncer ce fléau relationnel qui distorse l’amour, la confiance, pour enfermer et aliéner : une violence qu’on ne dénoncera jamais assez.

Écrit par : Florence Lopes Cardozo

Esc pour fermer

congo 1129
Israël et son « très cher ami » le Congo
Derrière le transfert de son ambassade à Jérusalem, la richissime République du Congo offre à Israël d’étendre son influence en(...)
Frédérique Schillo
International
election 1129
Des élections à l’ombre du 7-Octobre
Ce 27 octobre, les élections israéliennes se joueront autour d’un thème central : le 7-Octobre, avec ses plaies encore béantes(...)
Frédérique Schillo
Israël
likoud 1129
Quand le Likoud  ne suffit plus à sa droite
À quelques semaines des élections, les primaires du Likoud ont révélé un parti tiraillé entre deux droites. La première, historique(...)
Jérémie Renous
Israël
nili unit 1129
L’unité NILI, la machine israélienne chargée de retrouver les responsables du 7 Octobre
Créée dans la foulée du 7-Octobre, l’unité Nili est chargée d’identifier et de retrouver ceux qui ont participé aux massacres(...)
Jérémie Renous
Israël
editorial 1129
Le Vlaams Belang, angle mort de l’antifascisme francophone
L'éditorial de Nicolas Zomersztajn
Nicolas Zomersztajn
Société
Boycott 1129
Boycott : l’effacement acceptable
Les intimidations et appels au boycott à l’encontre de personnes israéliennes ou juives se font de plus en plus fréquents(...)
Sarah Borensztein
Israël