Le protocole d’accord (Memorandum of Understating, MOU) que les Etats-Unis et l’Iran ont signé le mercredi 17 juin constitue une claque retentissante pour Benjamin Netanyahou, qui non seulement a été exclu de la négociation mais auquel son ami Trump a même refusé de le laisser lire le projet avant la signature. Cependant, les adversaires du Premier ministre auraient tort de se réjouir. Car ce texte acte une catastrophe stratégique pour Israël. Des trois objectifs de la guerre déclenchée le 28 février – le démantèlement du programme nucléaire de l’Iran, la destruction de son potentiel balistique et la mise à mal de son réseau de milices – aucun n’a été atteint. Nul ne sait quel sera le sort des 440 kg d’uranium enrichi à 60% –- qualifiés par Trump de simple « poussière atomique » – dont les Iraniens peuvent tirer en quelques semaines une douzaine d’ogives nucléaires. D’ailleurs, a-t-il fait remarquer, pourquoi l’Iran n’aurait-il pas le droit, comme tout un chacun, à l’énergie atomique ? Les missiles iraniens sont passés par pertes et profits, car, a expliqué le Commandant en chef, pourquoi tout le monde en aurait et seul l’Iran en serait privé ? Logique. Enfin, le Hezbollah, la milice chiite la plus puissante et la plus dangereuse, est revenu en force au centre du jeu, Téhéran ayant magistralement réussi à « lier les fronts » derechef et à faire du cessez-le-feu au Liban la condition de la réussite ou de l’échec du MOU. Ainsi, c’est l’Iran et non le gouvernement de Beyrouth qui détient à nouveau les clés du pays du Cèdre.
Bref, grâce au pouvoir de nuisance que lui confère sa maîtrise du détroit d’Ormuz, le régime des mollahs, ou, plus exactement, le régime des Gardiens de la révolution, est sorti victorieux de l’épreuve et se permet de dicter ses conditions à une administration américaine erratique et incompétente, tétanisée par la hausse du prix de l’essence à la pompe et pressée de mettre fin à l’aventure presque à n’importe quel prix. C’est ainsi qu’une campagne militaire indéniablement victorieuse s’est achevée en fiasco diplomatique.
Bien sûr, un protocole d’accord n’est que cela, un premier cadre pour une négociation qui va durer – au moins – soixante jours et qui peut encore réserver bien des surprises. Mais si tout marche comme les signataires l’espèrent, Israël, réduit au rang de figurant muet dans une pièce dont les enjeux le dépassent, assiste impuissant à la mise en place d’un ordre régional dont il est peu ou prou exclu. Cependant que son ennemi mortel, l’Iran, devrait bientôt avoir accès aux milliards gelés dans les banques de la région, aux énormes revenus du pétrole qu’il sera libre d’exporter et, potentiellement, à un gargantuesque fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars. Un pays exsangue, dont Trump assurait naguère qu’il n’accepterait rien d’autre qu’une « capitulation sans conditions », est en train de se muer sous nos yeux ébahis en une puissance régionale.
Et Netanyahou, le génie qui nous a promis de retailler le Proche-Orient à sa guise ? Quotidiennement humilié par son bon ami de Washington, désormais sans alliés dans le monde à part le Somaliland et la Republika Srpska, Netanyahou fera, a proclamé ledit ami, « ce que je lui dirai de faire. »
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Marc Bloch vient d’entrer au Panthéon. J’ai relu pour l’occasion L’Etrange défaite, son livre posthume (1946), où l’immense historien analyse à chaud les raisons de la Débâcle. C’est une lecture mélancolique. Que de traits communs entre la France de la IIIe République finissante et Israël aujourd’hui ! Une armée jugée toute-puissante mais qui ne sait comment employer cette puissance et s’entête à faire la guerre d’antan, des élites dévoyées, un nationalisme débridé, un pouvoir intellectuellement sclérosé et incapable de lire correctement la carte géopolitique… Oui, une défaite militaire, car, les prouesses de Tsahal et du Mossad nonobstant, c’est bien une défaite que nous venons de subir, ne s’explique que par le délabrement politique et moral de la société qui a envoyé ses soldats à la guerre.
De ce délabrement politique et moral, Netanyahou et son assortiment de fanatiques et de tordus qu’il a emmenés au pouvoir dans son sillage ne sont pas les seuls responsables. Il a, on l’a souvent dit dans ces colonnes, des racines profondes, dont la plus épaisse est dans conteste l’Occupation. Mais « Bibi » en est le dernier artisan et, si j’ose dire, le plus efficace. Il a mis à mal les institutions de la démocratie libérale israélienne, a dressé les unes contre les autres communautés et classes sociales, a foulé aux pieds les lois, les normes et la simple décence humaine, a élevé le mensonge au rang d’art du gouvernement. La neutralité de l’Etat ? Il a installé des féaux à la tête des agences les plus puissantes – la police, le Shin Bet, le Mossad. Il a fait élire par sa coalition aux ordres un Contrôleur de l’Etat qui se trouve être aussi son avocat personnel et celui de sa famille. Seule la Justice lui résiste encore. Il essaie donc de neutraliser la Cour suprême, qui sert ici aussi de Cour constitutionnelle, en changeant les règles de sélection des juges, et d’émasculer la fonction de Conseiller du gouvernement/Procureur général en la scindant en deux pour en faire des marionnettes politiques.
L’égalité devant la loi ? Pour tenir encore un peu au pouvoir et donc préserver coûte que coûte sa coalition, il est prêt à toutes les bassesses, à toutes les compromissions. Il a fait des pieds et des mains pour offrir aux deux partis ultraorthodoxes la loi d’exemption du service militaire des étudiants des yeshivot (écoles rabbiniques). Comme cela n’a pas très bien marché (en temps de guerre, lorsqu’il y a des enterrements militaires tous les jours, cela passe vraiment mal), il tente de contourner la difficulté en promettant aux rabbins une loi qui établirait une équivalence entre le service sous les drapeaux et l’étude de la Torah dans les yeshivot. Pour faire bonne mesure, un autre projet de loi vise à criminaliser la prière des femmes au Kotel – sept ans de prison pour une femme convaincue d’avoir « profané » le lieu saint en y arborant un châle de prière ou en lisant la Torah. Sept ans de prison, a fait remarquer une de ces criminelles en puissance, c’est ce dont écope un violeur. Israël est le seul pays du monde où les courants majoritaires du judaïsme sont légalement discriminés.
L’éducation nationale, autrefois la fierté du pays et la condition de son excellence, est un champ de ruine. En 2025, seuls 3 % des élèves de troisième ayant passé l’examen national standardisé de sciences ont atteint le niveau requis par le ministère de l’Éducation lui-même. Plus de la moitié ont échoué. Les résultats ont été tellement catastrophiques que le ministre de l’Éducation, Yoav Kisch, au lieu d’y faire face, a tenté de les dissimuler, puis de limoger le fonctionnaire qui avait refusé de coopérer. À un journaliste de Haaretz qui a demandé à Ran Erez, l’inamovible chef du syndicat des professeurs du secondaire, comment il vivait avec cette situation, le bonhomme a rétorqué sans se démonter : « Je vais vous dire quelque chose : regardez les soldats et les réservistes qui se battent en ce moment même. C’est le système éducatif qui pousse les soldats à aller se battre et même à donner leur vie pour le pays. » Que répondre à cela ? On a découvert depuis qu’un Comité contre l’incitation (sic) du ministère, dirigé par un ancien du Shin Bet, était chargé de traquer les opinions contraires à la politique du gouvernement au sein du corps enseignant. Signe que le principe d’égalité des citoyens n’est pas entièrement perdu, le comité s’occupe, certes, en priorité des professeurs arabes, mais ne néglige pour autant pas les Juifs.
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Où tout cela nous mène-t-il ? Tous les sondages sans exception indiquent que Netanyahou ne peut pas gagner les prochaines élections. Mais il ne peut pas les perdre non plus, car cela signifierait une fin ignominieuse, peut-être la prison. Il pourrait renoncer à se présenter, conclure avec le parquet un deal de plaider-coupable quelconque, et s’exiler à Miami. Ou, ce qui est plus probable, s’accrocher au pouvoir et faire ce qu’il sait si bien faire – inciter, diviser, provoquer – pour gagner. Dans ce cas, il faut s’attendre à une campagne électorale laide, violente, sale. Peut-être aussi, dans le désespoir, à une diversion externe, au Liban, en Cisjordanie, voire en Iran. Certes, Trump ne sera pas content, mais vu l’alternative…
Après tout, pour citer les paroles immortelles de Sarah Netanyahou, « Israël ne mérite pas d’être gouverné par un géant comme son mari ; s’il n’est plus au pouvoir, que le pays brûle ».







