Regards n°1127

Le nouvel ennemi : la nuance

En Europe, des artistes réclament le boycott d’un cinéaste israélien dont les œuvres critiquent pourtant férocement les politiques de son gouvernement et remettent même en cause le récit national dominant. Quelle est alors sa faute pour subir un tel sort ? Il a bénéficié du soutien du Israel Film Fund, une institution indépendante dont la vocation est de financer la création cinématographique israélienne. Peu importe ce que Nadav Lapid filme. Peu importe ses prises de position ou ses engagements contre le pouvoir. Seuls comptent sa nationalité et le soupçon de contamination idéologique que son financement induirait.

Mais dans cette affaire, le pire n’est pas le boycott lui-même : c’est la justification avancée pour l’exercer. « Je sais que Nadav Lapid est critique de son pays, mais cela ne me suffit plus. Il y a trop de sang aujourd’hui. Trop de morts. Et il n’y a plus vraiment de place pour la nuance, parce que cette nuance a été écrasée par la situation elle-même », déclarait un cinéaste favorable au boycott culturel d’Israël et protestant contre la programmation du cinéaste israélien Nadav Lapid à un festival du cinéma organisé à Marseille cet été.

« Il n’y a plus de place pour la nuance. » Voilà une phrase qui doit glacer tout artiste, tout amoureux des arts et de la culture. Car la nuance n’est pas un luxe réservé aux périodes tranquilles. Elle n’est pas cette élégance superflue dont on se débarrasse lorsque les haines deviennent trop fortes. Elle est exactement l’inverse : la nuance possède cette force extraordinaire d’introduire des fissures dans les certitudes, de compliquer les jugements et de résister aux slogans lorsque la fureur collective exige des simplismes et des condamnations sommaires.

La nuance n’est donc ni une faiblesse ni une lâcheté. Elle est une discipline exigeante de l’esprit qui permet de ne pas succomber aux réflexes grégaires. Elle est le refus de confondre un individu avec une catégorie, une œuvre avec un gouvernement, une nationalité avec une culpabilité.

Lorsqu’il affirme qu’il n’y a plus de place pour la nuance, on entend presque : « Quand j’entends parler de nuance, je relâche la sécurité de mon arme. » La formule est imaginaire, mais elle paraphrase, fût-ce involontairement, l’une des répliques les plus sinistres du XXe siècle : « Quand j’entends parler de culture, je relâche la sécurité de mon [pistolet] Browning. » Elle est tirée de Schlageter, pièce écrite en 1933 par l’écrivain nazi Hanns Johst pour célébrer l’avènement du régime nazi.

Bien sûr, les contextes sont incomparables et nul ne prétend assimiler les tenants du boycott culturel d’Israël aux nazis d’hier. Mais dans les deux cas, la culture, la pensée, la complexité deviennent suspectes et la nuance apparaît comme un obstacle. Dans les deux cas, l’artiste doit s’effacer devant une abstraction plus puissante : l’Histoire, la cause ou la colère. Si le mépris de Johst pour la culture provenait de ce qu’elle empêchait les raccourcis et les simplifications nécessaires au fanatisme, le mépris de la nuance de cet artiste réclamant aujourd’hui le boycott d’un cinéaste israélien contestataire révèle une autre tentation : celle de considérer que toute complexité est une entrave à la pureté d’une cause.

Chaque époque invente ses censures. Les plus dangereuses ne se présentent presque jamais comme telles. Aujourd’hui, elles parlent le langage de la vertu. Elles invoquent l’urgence. Elles affirment que certaines distinctions sont devenues impossibles. Mais dès qu’une société accepte qu’il n’y ait plus de place pour la nuance, elle commence à fabriquer les conditions dans lesquelles il n’y aura bientôt plus de place pour la liberté non plus. Et c’est précisément dans ces moments-là que les écrivains et les artistes doivent rappeler une vérité simple : la nuance n’est pas un obstacle à la justice. Elle en est la condition.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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