Rivalisant avec le Likoud de Netanyahou dans les derniers sondages, l’ancien chef d’état-major de Tsahal Gadi Eisenkot se pose désormais comme un sérieux candidat au poste de Premier ministre.
Méfiez-vous des apparences. Sous son air débonnaire, Gadi Eisenkot est un homme à poigne. Ancien chef d’état-major de Tsahal de 2015 à 2019, cet homme au physique passe-partout, petit et trapu, est un stratège reconnu, qui a élaboré plusieurs doctrines militaires et mis fin à l’Intifada des couteaux. Mais ce n’est pas son unique paradoxe. À la faveur d’une erreur d’écriture lors de son arrivée en Israël depuis le Maroc, son père a vu son patronyme berbère « Asencot » transformé en nom ashkénaze. Discret, voire introverti, Eisenkot ose aujourd’hui se présenter seul aux élections face à Netanyahou, qui brigue son cinquième mandat, et dont il avait brièvement rallié le gouvernement d’union nationale établi après le 7 octobre 2023 avant de devenir l’un de ses plus farouches opposants. Il en est d’ailleurs le miroir inversé. Autant Netanyahou est volubile, autant Eisenkot est taiseux ; Netanyahou est un tribun envoûtant, Eisenkot un piètre orateur ; Bibi, un vieux loup de la politique, Eisenkot, un novice de 66 ans. Or, c’est précisément pour ces raisons qu’il séduit de plus en plus d’Israéliens, touchés par cet homme qui a servi l’armée sa vie durant et perdu un fils à Gaza.
À l’ère du populisme triomphant, l’absence de charisme d’Eisenkot devrait lui être fatale. Elle pourrait au contraire se révéler un atout. « La politique israélienne est extrêmement polarisée », nous explique Noam Gidron, professeur au département de Science politique de l’Université hébraïque de Jérusalem. « En 2022, au moment des grandes manifestations contre la réforme judiciaire, on a atteint des records en termes de polarisation affective, à savoir le niveau d’antipathie entre opposants politiques. Certains pensaient que la guerre corrigerait ces données et que, confrontée à des menaces extérieures, la société israélienne tendrait vers plus de cohésion. Ce n’est pas le cas. » À quelques semaines des législatives, les Israéliens n’ont jamais été aussi divisés. « Ce type de polarisation extrême entre droite et gauche a bénéficié jusqu’à présent à Netanyahou : ses électeurs lui sont si attachés en exprimant une telle détestation du camp adverse qu’ils n’imagineraient à aucun moment quitter le Likoud. » Cependant, le politiste perçoit aussi une variation depuis l’entrée en campagne d’Eisenkot : « Le fait qu’il ne soit pas associé à ces divisions le sert. Une partie des électeurs est fatiguée de ces tensions. »
Monsieur tout-le-monde
Las des coups d’éclat, des vaines promesses et de l’hystérisation politique permanente, les Israéliens pensent peut-être avoir trouvé en Eisenkot le politicien qui leur ressemble. Un Monsieur tout-le-monde attaché à sa famille et patriote. Né à Tibériade et ayant grandi à Eilat, il est issu d’un milieu modeste traditionnel dans lequel beaucoup d’Israéliens se reconnaissent. Mine de rien, s’il prenait la tête d’une nouvelle coalition, Israël vivrait l’ultime réplique du « renversement » (Mahapach) de 1977 quand Menahem Begin avait mis fin à l’hégémonie ashkénaze travailliste, porté par les voix des Juifs orientaux. Avec Eisenkot, Israël aurait alors son tout premier Premier ministre sépharade ; une vraie révolution sociologique. Pour l’instant, sa plateforme de campagne n’en tire pas argument. Mais son objectif affiché est bien de réparer Israël, en instaurant en priorité une Commission d’enquête d’Etat sur les massacres du 7-Octobre et la conduite de la guerre, en veillant au bien-être des familles endeuillées et de citoyens post-traumatisés, et en promouvant le dialogue pour « préserver Israël en tant qu’Etat juif et démocratique » avec « un judaïsme inclusif et respectueux » des minorités.
Les Israéliens peuvent le croire quand il annonce vouloir « résorber les fractures » car Eisenkot a éprouvé le 7-Octobre dans sa chair. Il a perdu un fils puis deux neveux dans la guerre à Gaza. Chacun reste marqué par l’image de cet ancien chef d’état-major fendant l’armure aux funérailles de son fils Gal en décembre 2023, la voix étranglée par les sanglots. Quand après plus de deux ans de guerre, des soldats tombent encore – presque un par jour au Liban durant le mois de juin – les Israéliens savent que l’empathie d’Eisenkot n’est jamais feinte.
S’il plaît autant, c’est justement parce qu’il parle vrai, sans duplicité, au milieu d’une classe politique israélienne souvent tapageuse et corrompue. « Vous ne comprenez pas le langage », lui aurait lancé une fois Ron Dermer, le protégé de Netanyahou, selon Raviv Drucker dans Ynet. « Vous cherchez une explication, une vision du monde, des faits. Avec Bibi et moi c’est différent. Nous avons un récit. » Son refus de céder aux slogans faciles remonte à ses années à la tête de Tsahal, où il a gagné une réputation de probité. « Cette impartialité a fait de lui une cible pour la droite populiste », nous explique Guy Ziv, professeur au département de politique étrangère et de sécurité globale de l’American University de Washington. « Ainsi, en 2016, lors d’une intervention dans un lycée, il a répondu à la question d’un élève sur les règles d’engagement de l’armée en déclarant que Tsahal ne peut pas se permettre de tenir des propos tels que ‘‘si quelqu’un vient pour vous tuer, levez-vous et attaquez-le en premier’’. » Fidèle à sa ligne de conduite, il avait fermement condamné le soldat franco-israélien Elon Azaria, porté en héros par la droite pour avoir achevé un terroriste désarmé à terre après une attaque au couteau à Hébron.
Cette rectitude morale s’incarne jusque dans le nom de son parti : Yashar (« droit » ou « intègre ») inspiré de l’ancien otage à Gaza Eli Sharabi, qui avait déclaré que la libération des otages n’était « pas une question de droite ou de gauche, mais de droiture ». « Gadi, tu es un homme de valeurs, quelqu’un qui aime son pays. Rejoins-nous ! » lui a demandé Yaïr Lapid début juin, sans parvenir à le convaincre. Un choix risqué qui pourrait s’avérer gagnant.
La force tranquille
Face à un animal politique comme Netanyahou, Eisenkot a plus qu’un capital sympathie à apporter. Sa carrière militaire impose le respect : engagé à 18 ans comme simple soldat dans la brigade Golani, il a gravi tous les échelons de l’armée jusqu’à occuper des postes clés, devenir secrétaire militaire du Premier ministre Ehud Barak puis chef d’état-major général. C’est aussi un stratège, le père de la « doctrine Dahiya » du nom de la banlieue Sud de Beyrouth, conçue pendant la deuxième Guerre du Liban, qui prône un usage disproportionné de la force contre les infrastructures du Hezbollah. « Cette approche, très controversée, est condamnée par les organisations de défense des droits humains pour son ciblage des civils. Selon Eisenkot, cependant, les cibles étaient des bases militaires, et non des villages. Bien sûr, le Hezbollah, à l’instar du Hamas, utilise systématiquement les infrastructures civiles pour planifier et lancer des attaques contre Israël » analyse Guy Ziv, en soulignant que cela ne doit pas classer Eisenkot du côté des faucons : « Dahiya fait partie de son héritage. Mais il en est un autre, son attachement au code éthique de Tsahal, notamment au Rouach Tsahal (L’Esprit de Tsahal), qui interdit aux soldats d’utiliser une force inconsidérée contre les terroristes. C’est cet aspect que les politiciens nationalistes-populistes lui ont reproché. Aujourd’hui, les partisans de Netanyahou le voient comme un homme de gauche, alors qu’il est en réalité un centriste. »
Tout l’enjeu des élections sera pour Eisenkot de gagner les électeurs du centre-droit sur les questions de sécurité, sans siphonner les voix de Bennett, en attirant à lui les déçus de Netanyahou. Les deux hommes ont des divergences stratégiques majeures. À commencer par l’Iran. Eisenkot avait qualifié l’accord nucléaire de 2015 d’« historique », nous rappelle Guy Ziv, auteur de Netanyahou vs The Generals (Cambridge). « Les tensions avec Netanyahou étaient à leur comble quand ce dernier faisait pression sur le président Trump pour qu’il se retire de l’accord en 2018, Eisenkot considérant cette décision comme une erreur stratégique ». De même s’était-il prononcé contre une attaque de l’Iran en pointant les dangers d’une guerre longue et d’une détérioration des relations avec Washington. Après avoir rejoint Benny Gantz dans le gouvernement d’union nationale après le 7-Octobre, Eisenkot a quitté le Cabinet de guerre en juin 2024 en dénonçant l’absence de stratégie de Netanyahou. Son programme se fait fort de consolider la sécurité d’Israël par une vision à long terme et l’adoption de la conscription pour tous : « l’égalité des responsabilités [avec les ultra-orthodoxes] n’est pas seulement une nécessité sécuritaire urgente, mais aussi une condition essentielle à la cohésion de la société israélienne. »
Désormais discret sur l’Iran ou la question palestinienne, même s’il a condamné sans ambiguïté les attaques des colons en Cisjordanie, Eisenkot va devoir prendre position. Sans tomber dans le piège tendu par la coalition qui l’accuse déjà de vouloir gouverner avec les partis arabes. Les sondages dessinent le contraire : Yashar est dans une trajectoire à la hausse, la stature d’Eisenkot ne cessant de se renforcer auprès de l’opinion. Mais il n’est pas à l’abri d’un « coup » du magicien Netanyahou, qui a trouvé en cet honnête, sympathique et sérieux général à la retraite son plus coriace adversaire.







