Regards n°1074

Si c’était une ville

Sa mère l’envoyait au lit à 19h30 tellement elle avait une tête comme un seau avec cette petite qui « babelait » sans cesse. Devenue « autrice-humoriste-actrice », Fran Lebowitz a, tout compte fait, écrit deux essais, un livre pour enfants et assuré quelques apparitions au cinéma. Si elle est connue et reconnue pour sécher depuis quarante ans devant sa page blanche, la septuagénaire n’en est pas moins une people. On la paie aujourd’hui pour donner des conférences ou, comme dans la blague, apporter des réponses à des questions qu’elle ne connaît pas encore. Son aplomb et son sens de la formule font mouche. Invitée dans les talkshows à la télé, elle ne tient pas sa langue en poche et fait le buzz, ne se privant pas d’autodérision : « j’étais autrice à une époque » grimace-t-elle. Alors Fran Lebowitz, comment la décrire… Disons qu’elle a le visage de ma grand-tante Lonia, auréolé de la coiffure et du sourire de Mouammar 
Kadhafi. Pas sûr que vous soyez séduits de prime abord – elle-même se dit prête à ressembler à une photo ratée d’elle à 40 ans. Vous décèlerez ensuite quelque malice dans ses yeux et sur ses lèvres. Son look est également déposé depuis un demi-siècle : chemise fermée jusqu’au col, blazer d’homme, jean, santiags ou grosses godasses bateau.

Figure du New York des années septante, celle qui a côtoyé Andy Warhol, connu l’insécurité, l’insalubrité, les fêtes ou l’extraordinaire liberté dans la grosse pomme, reconnaît que la ville n’est plus ce qu’elle était, tout en ne se voyant pas vivre ailleurs : « On venait dans les années 70 à New York parce qu’on était homosexuel, on ne pouvait l’être nulle part ailleurs. Ce n’est plus le cas », ajoute-t-elle. Telle une copropriétaire montée contre son syndic, Fran souligne les abus et aberrations dans la gestion de sa ville : « J’ai de la colère parce que je suis impuissante, mais j’ai de l’opinion à revendre » lance-t-elle à son pote Martin Scorsese, hilare.

Ode à New York

Tout au long des sept escales de cette mini-série, vous entendrez Fran pester contre les gens qui s’arrêtent soudain au milieu de la rue alors qu’elle est dans le mouvement de la marche ; vous la verrez scruter une maquette au sol de Big Apple, s’exprimer sur l’architecture de New York, en fouler lourdement les pavés. Elle parle aussi de son rapport à l’argent, valeur qui ne l’intéresse pas mais qui est quand même utile quand on aime les choses ou de son plaisir à dialoguer avec les enfants qui ne sont pas encore farcis de conventions. Elle évoque encore son amour des livres : « A la seconde où j’ai commencé à lire, j’ai trouvé ça fabuleux, ça a rendu mon univers un milliard de fois plus grand », précisant qu’« un livre n’est pas fait pour être un miroir mais une porte ». Fran s’exprime sans illusion sur #metoo et sur les rapports sexe/pouvoir, Fran répète à qui veut l’entendre son aversion de tout ce qui touche de près ou de loin au sport et surtout au « bien-être » : un marché juteux qui l’horripile. Démonstration rapide : sa mère a fumé jusqu’à 92 ans et une amie qui ne mangeait que des plats à la vapeur et qui buvait de l’eau est morte à 50 ans. Dont acte. Fran fait la distinction entre l’humain et l’artiste, ne se privant pas d’apprécier l’œuvre de déviants. Elle cite l’écrivain Henry Roth qui couchait avec sa sœur ou le chef d’orchestre, James Levine, accusé d’avoir abusé de mineurs et dont il est devenu quasi impossible aujourd’hui de trouver un enregistrement. Enfin, Fran ne possède ni ordinateur, ni téléphone portable et est bien loin d’Internet et des réseaux sociaux. Et ce n’est pas parce qu’elle n’y comprend rien qu’elle ne les utilise pas, mais justement parce qu’elle sait pertinemment ce que c’est.

Martin Scorsese construit et dynamise les discours de son amie de génériques prometteurs, de musiques entrainantes, d’extraits de films classiques, de montage de séquences diverses, d’archives de Fran Lebowitz notamment face à Spike Lee, Toni Morrison ou Alec Baldwin. La voix qui double en français les propos de Fran est également une grande réussite. Mais, au-delà de la confection de cette série entre amis, au-delà de cette déclaration d’amour à New York, on ne peut s’empêcher de percevoir, à travers Martin et Fran, les descendants d’immigrés venus tenter leur chance en Amérique au début du 20e siècle, après avoir passé, les uns en italien, les autres en yiddish, le barrage d’Ellis Island. Leurs petits-enfants jouent aujourd’hui, ensemble, dans la cour des grands.

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Fran Lebowitz
Si c’était une ville de Martin Scorsese
Mini-série documentaire Netflix, 2021
7 épisodes de 30 minutes.

Écrit par : Florence Lopes Cardozo

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