Regards n°1068

Solaire Liliane Rovere

Longtemps abonnée aux petits et moyens rôles, l’actrice dont la carrière a été bien remplie, ne boude néanmoins pas son plaisir : « Partant d’un constat que les comédiennes n’ont pas autant de travail que les comédiens et qu’il y a encore moins de rôles pour les femmes âgées, je mesure ma chance d’être distribuée. Et si nous sommes quelques actrices à bien marcher sur le tard, cela ne m’empêche pas de penser à toutes mes copines qui ont du talent, qui savent travailler, qu’on ne voit pas et qu’on connaît pas… ». Voilà qui est dit ! Elle est comme ça Liliane, elle constate, s’exprime, partage.

De l’enfant cachée…

Née Liliane Cukier le 30 janvier 1933 de parents juifs polonais arrivés en France en 1925, elle connaît une petite enfance confortable à Paris. Vive, curieuse, Liliane ne manque ni d’audace ni de tempérament. Mais voilà qu’un jour, elle est exclue d’un cercle d’enfants par une petite blonde, qu’elle doit, plus tard, porter l’étoile jaune ; qu’elle franchit, en 1941, dissimulée sous une bâche, la ligne de démarcation à Vierzon ; qu’elle sera ensuite cachée, sous un faux nom, chez les sœurs dominicaines où elle jouera, par ailleurs, dans une petite pièce où elle se fera déjà remarquer.

La famille traversera la guerre. De ce début de vie chaotique, il semble que Liliane en soit revenue lucide et insouciante à la fois. Si une frousse intérieure ne la quitte plus, elle fonce, goûte, explore, essaye. Son ouverture lui offre de belles aventures, les épisodes douloureux, elle décide de les ranger au placard. Gourmande de la vie, Liliane la nourrira de littérature, de jazz, de cinéma, d’amis, d’hommes, de voyages, de théâtre, d’écriture et surtout de sa famille : sa fille et ses petits-enfants !

« Je suis tout ce qu’il y a de juive mais républicaine et laïque. J’ai conscience de ce que je suis, je trouve que c’est un bagage qui en vaut un autre. Je le vis très bien sauf que je suis toujours inquiète, je suis clairvoyante : la présence d’un parti nazi au parlement allemand, ne m’échappe pas », ébauche-t-elle. On se souviendra notamment de sa partition dans le film Voyages d’Emmanuel Finkiel, en 1998, où elle interprétait, aux côtés de Shulamit Adaret et d’Esther Gorintin, l’une des trois survivantes de la Shoah. On la découvre, vingt ans plus tard, en grand-mère juive dans la déjantée Family Business : « J’aime bien la mamie que j’y interprète parce qu’elle est allumée, elle est marrante, elle a de l’énergie. Il m’arrive sur le plateau de faire des petites propositions en yiddish – genre « Oy gevalt ! » – Igor Gotesman, le réalisateur achète ! Je me suis amusée en tournant la série et je ris encore quand je la regarde », se réjouit-elle. Liliane Rovere égrène aussi quelques mots de yiddish dans La Daronne de Jean-Paul Salomé, sorti en salles ce 9 septembre. Elle y campe la mère d’Isabelle Huppert. Loin de se cantonner à ces rôles, la comédienne a relevé de nombreux défis au théâtre comme au cinéma. Sa filmographie est impressionnante, elle a été dirigée par de grands metteurs en scène, a écrit son propre spectacle et met volontiers la main aux scénarii.

… A la femme libérée

Dotée d’une belle énergie, Liliane Rovere n’a, pour sa chance, pas eu à se libérer de grand-chose pour faire ce qu’elle a voulu de sa vie – ce qui ne signifie pas qu’elle ait été simple ni facile pour autant. Elle a, par ailleurs, pris la plume en 2018 pour dévoiler son parcours dans « La folle vie de Lili ». On y découvre sa passion pour le jazz, elle aime cette musique et ceux qui la jouent. Elle sera aussi, un temps, la compagne du légendaire trompettiste Chet Baker, traversera pour lui l’Atlantique avant de revenir à Paris. Ouverte, tolérante, hilare avec les jazzmen belges, particulièrement en symbiose avec les Afro-Américains, Liliane a toujours « pensé que les mélanges sont profitables et donnent de la sève ». Des événements de toutes sortes ponctuent son récit. Ils font écho à son humanisme, à ses combats pour les droits des hommes et des femmes, pour leur liberté, quelles que soient leurs origines, leurs conditions. Elle se passionne aussi depuis peu pour Spinoza, un nouveau chemin pavé de joies : suivez-la !

A voir sur Netflix : Dix pour cent de Fanny Herrero et Family Business d’Igor Gotesman.

A voir en salles : La Daronne de Jean-Paul Salomé.

A lire : La folle vie de Lili de Liliane Rovere (éd. Robert Laffont) paru en 2019.

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Écrit par : Florence Lopes Cardozo

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