Regards n°1101

Avec des amis pareils, les Juifs n’ont pas besoin d’ennemis

Depuis les massacres commis le 7 octobre 2023 par le Hamas et la riposte israélienne qui les a suivis, les colonnes des journaux européens n’ont jamais contenu autant de tribunes intitulées « lettre à mes amis juifs ». De manière générale, les Juifs sont surtout sommés de réprouver Israël comme si c’était la condition ultime de leur appartenance à la civilisation européenne.

Vladimir Jankélévitch (1903-1985), philosophe, grand moraliste à la mesure des inquiétudes de son temps et auteur du très original Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien (Éditions du Seuil, 1957) aurait relevé à juste titre que ces « lettres à mes amis juifs » manquent d’un « je-ne-sais-quoi » qui commande aux réactions de quiconque se prétend ami. Lorsque ce « je-ne-sais-quoi » est présent, il nous comble. Mais lorsqu’il fait défaut, il nous remplit d’inquiétude.

Le mode rhétorique de ces textes peu amènes est toujours le même. D’abord, son auteur exprime qu’il est profondément bouleversé par ce qui se passe à Gaza. À tel point qu’il ne peut plus se taire. Ensuite, il exige de ses « amis juifs » qu’ils condamnent fermement Israël accusé de commettre les pires crimes. Cette condamnation d’Israël doit être évidemment faite en tant que Juifs. Ce qui revient nécessairement à tenir les Juifs responsables de la politique israélienne et de les traiter, simplement parce qu’ils sont juifs, comme des agents d’Israël. Autant d’injonctions que les deux définitions actualisées et concurrentes de l’antisémitisme (celle de l’IHRA et de la Déclaration de Jérusalem) considèrent unanimement comme relevant de l’antisémitisme. Enfin, ces lettres truffées de références douteuses à la Shoah entrent en résonnance avec la nazification d’Israël et le retournement de la mémoire de cette tragédie contre les Juifs.

Ces « lettres à mes amis juifs » n’ont absolument rien d’amical. D’ailleurs, on ne s’adresse pas de cette manière à un ami. On s’efforce de saisir sa fragilité en faisant preuve de délicatesse. Où est la délicatesse quand on témoigne d’une absence d’empathie envers « ses amis juifs » encore traumatisés par la dimension génocidaire des massacres du 7 octobre ? Nulle part. La tonalité enflammée et virulente de ces lettres est même obscène, au regard de l’augmentation soudaine des actes antisémites et de la libération effrayante
de la parole antisémite ces dernières semaines. Les auteurs de ces lettres ne peuvent pas ignorer les assimilations abjectes d’Israël à l’Allemagne nazie ni les slogans haineux (« Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ») scandés dans la joie lors des nombreuses manifestations propalestiniennes. Quand quelqu’un voit que « ses amis juifs » sont endeuillés, menacés, vulnérables et isolés, il ne leur donne pas de leçon de morale en les obligeant ensuite à se désolidariser de la seule nation subissant à ce moment-là la pire tragédie de son histoire.

Pour que ces « lettres à mes juifs » soient lisibles et que leur contenu soit audible par leurs destinataires, la délicatesse qu’elles nécessitent doit également être accompagnée de nuance. C’est d’ailleurs ce qu’avait fait remarquer Elie Barnavi lorsqu’il avait répondu à la lettre À un ami israélien (Éditions Flammarion) que Régis Debray lui avait adressée en 2010. « Je connais peu de gens en France capables de saisir la tragédie qui s’y déroule avec autant de finesse et d’acuité », écrit Elie Barnavi en considérant que son ami français appartient à cette catégorie rare. « Il y faut de la culture historique, de l’empathie humaine, du mépris pour les clichés idéologiques qui obscurcissent l’intelligence et un souci maniaque de l’objectivité, ou plutôt de l’honnêteté intellectuelle. Oui, il faut tout cela à la fois, et c’est un cocktail plutôt rare, dont seuls quelques-uns parmi la masse que cette question obsède sont capables. »

Nos amis non-juifs peuvent donc nous écrire autant qu’ils le souhaitent. Nous avons sûrement besoin d’entendre leur voix, évidemment exigeante mais toujours bienveillante, attentionnée et capable de faire la part des choses. En somme, la voix d’un ami, un vrai.  

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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