Regards n°1105

Expo et rétrospective Chantal Akerman

Avec un titre qui évoque le cinéma, le temps et le voyage, l’exposition Travelling invite à évoluer dans l’œuvre polymorphe de Chantal Akerman, cinéaste, écrivaine et artiste globe-trotteuse.

« Un vent révolutionnaire souffle sur Bruxelles », est-il annoncé à l’entrée de la triple exposition de Bozar. James Ensor, le surréalisme belge et Chantal Akerman se partagent l’affiche. Il y a effectivement un certain surréalisme à les rassembler. Alors oui, ils ont tous innové, oui, ils se sont chacun exprimés à travers plusieurs disciplines et oui, tous ont un lien avec ce prestigieux lieu d’exposition. À noter encore que les patronymes des deux artistes belges, nommément célébrés, révèlent quelques consonances étrangères. On ne peut que se réjouir de ces mixités fécondes, on sourit, peut-être Chantal Akerman en aurait-elle même ri.

C’est ensuite un espace vaste et dépouillé qui s’offre au visiteur. La première salle projette, côte à côte, quatre courts métrages, en noir et blanc, tournés en vue de son examen d’entrée à l’INSAS. Elle filme la Foire du Midi en 1967, capte le mouvement des attractions, en plongée et contre-plongée, le passage des riverains, la Tour du Midi, les mains des forains, les visages, ça tourne, ça bouge, le vent s’engouffre dans nos cheveux ; ici, elle filme des femmes soucieuses de leur image, des gestes du quotidien – la vaisselle – des rues de Bruxelles ; là, elle filme Knokke-le-Zoute et sa place « M’as-tu vu·e », les dalles typiques des trottoirs qu’on avait pensées immuables, des voitures de sport, des jeunes bourgeoises qui lèchent les vitrines, le jeu de leur reflet, la désirabilité des objets, l’envie d’acheter, de toucher les vêtements, les sacs et les chaussures. Sa mère Natalia, Marilyn Watelet – son amie de classe qui deviendra sa productrice – ou encore elle-même, y font de la figuration. À regarder ces bourgeons de films, sans voix ni sons ni textes, il semble qu’à dix-sept ans, son écriture soit déjà là.

Écriture et cinéma

« Pourquoi tu commences par une tragi-comédie où tu joues toi-même. Pourquoi tu t’en détournes pour aller vers des films expérimentaux et muets. Pourquoi ceux-là achevés de l’autre côté de l’océan, tu reviens par ici à la narration. Pourquoi tu ne joues plus et puis tu fais une comédie musicale. Pourquoi tu fais des documentaires et puis tu adaptes Proust. Pourquoi tu écris aussi, une pièce, un récit. Pourquoi tu fais des films sur la musique. Et enfin à nouveau une comédie. Et puis aussi tu fais des installations. Sans te prendre pour une artiste. À cause du mot artiste », écrivait-elle en 2004 dans Autoportrait en cinéaste (Éditions Cahiers du cinéma/Centre Pompidou).

C’est à partir de ces considérations que se déploie l’exposition. Cartel après cartel, ses mots accompagnent le visiteur tout au long du parcours chronologique, non exhaustif. Le texte sous-tend, en fin de compte, son œuvre. Sans la révélation décisive du cinéma, elle serait sans doute, dira-t-elle, devenue écrivaine : « J’ai un rapport à l’écriture certainement aussi fort qu’au cinéma. »

Elle n’aura cessé de décrire son monde intérieur tout en allant à la rencontre d’autres univers, les yeux grands ouverts. Il est ici question d’elle, là des autres. Ses paroles sont claires, ses observations humaines. Elle explore son terrain très personnel sans pour autant franchir la frontière du privé. On devine son caractère fougueux, sa fabrique cérébrale 24/24h, des œuvres de commandes plus ou moins inspirées, l’excitation du travail de création, ses amitiés fidèles, le poids d’une famille juive brisée par la Shoah, sa sensibilité aux destinées de groupes défavorisés : gens de l’Est, Mexicains.

La réalisatrice aura ainsi épuisé des lieux et des genres cinématographiques, artistiques et littéraires pour constamment découvrir, expérimenter, aborder son travail avec une fraîcheur renouvelée.

Il faut bien mélanger les 52 cartes de Bruxelles – port d’attache, Paris, New York, Mexique, Israël, films, livres, lectures de textes autobiographiques à la radio, documentaires, projets modifiés ou abandonnés faute de fonds, installations, témoignages de grands-mères juives, etc., pour approcher celle qui se défendait des étiquettes, mais qui mettait la lumière sur des traitements et des situations, des personnes réelles ou fictives, des femmes souvent restées dans l’ombre. 

Infos

Exposition Travelling voir à Bozar jusqu’au 21 juillet 2024

Possibilité de visites guidées

Nocturne événementielle le 23 mai 2024 https://www.bozar.be/fr/calendrier/bozar-all-over-palace-nocturne-akerman

Rétrospective intégrale des films de Chantal Akerman, toute la durée de l’exposition, à la CINEMATEK

Écrit par : Florence Lopes Cardozo

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