Regards n°1123

Un premier « J’Accuse », était paru dans Le Figaro

À l’occasion du bicentenaire du Figaro, retour sur un texte oublié d’Émile Zola, publié en 1896 dans ce journal français, bien avant le célèbre « J’Accuse ». Dans ce plaidoyer contre l’antisémitisme, l’écrivain décrivait déjà les mécanismes de haine, les amalgames et les impostures idéologiques qui traversent encore notre époque, plus d’un siècle plus tard. Une lecture troublante d’actualité.

Parmi les moments charnières de l’histoire de France, il en est un, très connu, qui, encore aujourd’hui, fait raisonner les grandes lignes de fractures de la société française : l’Affaire Dreyfus. Une affaire qui déchira le peuple français, mais aussi son armée, sa classe politique, sa Justice et, bien entendu, sa presse. Nombre de journaux de l’époque n’existent plus aujourd’hui, mais on se souvient bien de qui était dreyfusard et qui ne l’était pas. Si La Libre Parole ou L’Intransigeant sont les noms « phares » de l’infamie antidreyfusarde, le grand héros journalistique reste souvent, dans le récit collectif, le quotidien L’Aurore, célèbre pour avoir publié le décisif « J’Accuse » d’Emile Zola.

De son côté, Le Figaro, qui fête, cette année, ses 200 ans, a eu dans cette affaire une attitude inconstante mais néanmoins notable. On peut lui reprocher une mollesse ou une ambiguïté (comme lorsqu’il publie un texte du très antisémite Léon Daudet), que le journal reconnaît aujourd’hui, mais qu’il analyse comme une forme de faiblesse face aux pressions, calomnies et vagues de désabonnements qu’il avait subies pour avoir défendu le militaire accusé à tort.1 Car, en effet, avant de se montrer plus frileux, le célèbre quotidien avait plutôt pris le parti du Capitaine, permettant notamment à Mathieu Dreyfus d’y écrire ses accusations contre le Commandant Esterhazy en 1897, et publiant aussi, aux yeux du grand public, des documents pouvant disculper le Capitaine.

Surtout, c’est dans Le Figaro qu’était paru un texte que l’on pourrait qualifier de « premier J’Accuse ». Le 16 mai 1896, le journal publie un pamphlet titré « Pour les Juifs », signé… Emile Zola (qui en écrira d’autres de la même veine pour le quotidien conservateur). Si le texte en question porte, évidemment, les stigmates de son temps comme l’usage du mot « race », il est pourtant remarquable par son appel à l’universalisme et à la fraternité. Mais pour un œil actuel, ce qui frappe surtout, c’est la résonance incroyable que certains passages trouvent dans notre époque. On l’a répété cent fois, l’antisémitisme est le même depuis la nuit des temps, il change seulement d’habits, mais sa mécanique reste identique. Et ce texte, écrit avec tout le talent que ce monument de la littérature française était capable de déployer, en est une preuve accablante.

La passion de quelques cerveaux fumeux

Ainsi, au moment de pointer du doigt les agitateurs de haine au sein de la société française, Zola déroule sa charge : « L’antisémitisme, dans les pays où il a une réelle importance, n’est jamais que l’arme d’un parti politique ou le résultat d’une situation économique grave. Mais, en France, où il n’est pas vrai que les Juifs, comme on veut nous en convaincre, soient les maîtres absolus du pouvoir et de l’argent, l’antisémitisme reste une chose en l’air, sans racines aucunes dans le peuple. Il a fallu, pour créer une apparence de mouvement, qui n’est au fond que du tapage, la passion de quelques cerveaux fumeux, où se débat un louche catholicisme de sectaires, poursuivant jusque dans les Rothschild, par un abus de littérature, les descendants du Judas qui a livré et crucifié son Dieu. Et j’ajoute que le besoin d’un terrain de vacarme, la rage de se faire lire et de conquérir une notoriété retentissante, n’ont certainement pas été étrangers à cet allumage et à cet entretien public de bûchers, dont les flammes sont heureusement de simple décor. »

Si de nombreux éléments nous évoquent immédiatement le présent et quelques personnalités bien d’aujourd’hui, on nous fera remarquer qu’en revanche, le « louche catholicisme de sectaires », s’il n’a pas disparu, n’est pas ce qui transparaît le plus dans l’antisémitisme actuel en France – ni dans le monde en général. Ce n’est pas faux. Une partie non négligeable du monde chrétien a fait la paix avec les Juifs comme avec son passé. Pour autant, l’artillerie des mythes et tropes antijuifs utilisés pour propager la haine dans les siècles passés a été récupérée par nombre de groupes extérieurs au christianisme. Le portrait du Juif tueur d’enfant, qui servait à justifier les pogroms, est agité tous les quatre matins, accompagné du Juif empoisonneur. Même le déicide fait son comeback. On se souviendra de l’énième sortie élégante de Jean-Luc Mélenchon lors d’une interview avec Apolline de Malherbe (RMC) qui lui demandait si les forces de l’ordre devaient être « comme Jésus sur la croix et ne pas répliquer ». Le chef des Insoumis avait répondu sans sourciller : « Je ne sais pas si Jésus était sur la croix, je sais qui l’y a mis, paraît-il, ce sont ses propres compatriotes. » L’antisémitisme le plus vocal actuellement, qu’il soit issu d’une extrême-gauche fort peu « grenouille de bénitier », ou de courants islamistes, s’inspire allègrement des mythes et fantasmes fabriqués jadis par le monde chrétien.

« Débusquer » des Juifs

« Depuis de si longs mois, tant d’injures, tant de délations, des Juifs dénoncés chaque jour comme des voleurs et des assassins, des chrétiens mêmes dont on fait des Juifs quand on les veut atteindre, tout le monde juif, traqué, insulté, condamné ! » poursuit Zola. On ne peut s’empêcher de penser à l’utilisation permanente et hypocrite du terme « sioniste » pour dire « juif » aujourd’hui, ainsi qu’à la façon dont les personnalités publiques tentant de prendre la défense des Juifs ou des victimes israéliennes sont systématiquement traitées de « sionistes » afin d’être disqualifiées. Lors d’un entretien avec la documentariste Sophie Nahum (qui travaille sur l’histoire de la Shoah), la journaliste Tristane Banon et la comédienne Sophia Aram évoquaient les insultes qu’elles récoltaient pour avoir montré de la sympathie pour les otages israéliens et les 1.200 victimes du pogrom du 7-Octobre. Sophia Aram y avait confirmé, mi-amusée, mi-atterrée, être « victime d’une forme d’antisémitisme », alors qu’elle est « athée de culture musulmane ». On songe aussi aux listes de Juifs – enfin de sionistes, bien sûr – établies régulièrement pour dire « qui a pris la défense de l’armée génocidaire » (comprenez « qui a eu l’audace de demander le désarmement du Hamas ou la restitution des otages »).

Mais cette rage et cette haine déversées avec fracas, sont toujours justifiées par leurs auteurs comme étant naturelles et preuves de leur humanité. En somme, les antisémites nous disent qu’ils sont « du bon côté de l’Histoire » et qu’ils combattent les affreux sionistes pour sauver la veuve et l’orphelin, voire, le monde. Si la rapporteuse de l’ONU Francesca Albanese n’a pas explicitement dit qu’Israël était l’ennemi commun de l’humanité, son dernier sous-entendu interpelle : « Nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithme, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun » Que dit-elle pour sa défense alors qu’elle prononce un discours entièrement consacré à dénoncer Israël ? Il ne s’agissait pas d’Israël mais… du « système ». Ce fameux « système » fourre-tout qui écrase les honnêtes gens. Là encore, on sourit en lisant Zola : « L’extraordinaire est qu’ils affectent la prétention de faire une œuvre indispensable et saine. Ah ! les pauvres gens, comme je les plains, s’ils sont sincères ! Quel épouvantable document ils vont laisser sur eux : cet amas d’erreurs, de mensonges, de furieuse envie, de démence exagérée, qu’ils entassent quotidiennement ! Quand un critique voudra descendre dans ce bourbier, il reculera d’horreur, en constatant qu’il n’y a eu là que passion religieuse et qu’intelligence déséquilibrée. Et c’est au pilori de l’histoire qu’on les clouera, ainsi que des malfaiteurs sociaux, dont les crimes n’ont avorté que grâce aux conditions de rare aveuglement dans lesquelles ils les ont commis. »

Enfin, il assène, impitoyable : « Exploiter les révoltes populaires en les mettant au service d’une passion religieuse, jeter surtout le Juif en pâture aux revendications des déshérités, sous le prétexte d’y jeter l’homme d’argent, il y a là un socialisme hypocrite et menteur, qu’il faut dénoncer, qu’il faut flétrir. »

L’homme qui utilise la haine antisémite pour donner aux désœuvrés (ou aux universitaires frustrés) le sentiment, qu’enfin, quelqu’un s’est levé pour défendre les plus faibles contre la marche du système… ça ne date pas d’hier. À peu de frais, sans changer son train de vie, on passe pour un héros pourfendeur de dragons.

Nous sommes en 2026, ce texte d’Emile Zola a 130 ans, et il aurait pu être écrit la semaine dernière. Le malheur étant que beaucoup de pyromanes actuels bénéficient de la méconnaissance des outils mobilisés par l’antisémitisme depuis les Croisades. Pour percer à jour les antidreyfusards et les Croisés 2.0, il suffit de voir que leurs discours ne sont que de pâles copies des délires idéologiques de leurs ancêtres multiséculaires.

Écrit par : Sarah Borensztein

Esc pour fermer

génocide
Du concept à l’accusation : comment faire d’Israël un État génocidaire
Qualifier Israël d’État génocidaire est devenu pour certains une évidence. Cette accusation repose largement sur une théorie en vogue dans(...)
Nicolas Zomersztajn
Société
extrême droite juife 1
Extrême droite : Les Juifs comme caution, Israël comme alibi
Le Vlaams Belang se veut aujourd’hui l’un des plus fervents défenseurs d’Israël et de la lutte contre l’antisémitisme en Belgique.(...)
Nicolas Zomersztajn
Politique, Antisémitisme
masculinisme
Masculininisme : quand la haine des femmes rencontre celle des Juifs…
De TikTok à YouTube, les nouveaux prophètes de la virilité séduisent des millions de jeunes hommes à travers le monde.(...)
Laurent-David Samama
Antisémitisme, Société
_Visuel ARTICLE REGARDS 2025-2026 (2)
La sélection estivale de Tamara Weinstock
Pour accompagner les longues journées d’été, Tamara Weinstock vous propose une sélection de livres à dévorer sous le soleil :(...)
Tamara Weinstock
Culture
livre samama
Poltava, New York et leurs fantômes
Dans Les Fantômes de Poltava (Éditions Héliopoles), Fabrice Lardreau remonte le fil d’une vie brisée par la guerre. À travers(...)
Laurent-David Samama
Culture
je lis nos coeurs
Tala Albanna et Michelle Amzalak, Nos coeurs invincibles, Correspondance entre une étudiante à Gaza et une étudiante en Israël, présentée par Dimitri Krier, Nouvel Obs/Flammarion, 165 p.
Pour comprendre quelque chose à la situation à Gaza et au conflit israélo-palestinien après les massacres du Hamas du 7
Henri Raczymow
Culture