Sincèrement, le Président de Vooruit (le Parti socialiste flamand), Conner Rousseau est un petit miracle belge : il parvient à tenir deux discours contraires avec la même assurance justifiant l’idée que l’incohérence en politique est gage de vertu. Côté jardin, en effet, le voilà grand humaniste, homme de gauche, lanceur d’alerte transatlantique. Il s’en prend au président des États-Unis et s’inquiète gravement de la dérive autoritaire : à l’en croire, « la différence » entre Trump et Hitler « se rétrécit », notamment à cause de la montée en puissance de la sinistre police de l’immigration, l’ICE. On pourrait presque applaudir : un socialiste qui s’indigne face aux méthodes brutales, c’est raccord, c’est noble, c’est presque classique.
Mais il existe aussi un Conner Rousseau côté cour, nettement moins bankable, un Conner Rousseau qui, après une soirée arrosée à Saint-Nicolas, fin septembre 2023, laissa tomber le vernis progressiste pour dévoiler une sensibilité … disons … plus matraque et ICE compatible. Les policiers attribuent, en effet, à celui qui dénonce l’ICE des propos à tout le moins glaçants : « Ces Roms ou autres “tsiganes” sont ici tous les jours avec leur matelas ou leur friteuse… » et, surtout, l’idée lumineuse qu’il faudrait utiliser plus souvent la matraque, autrement dit : les frapper. Le tout ponctué d’expressions du type « racaille brune », et de cette maxime sociologique de comptoir : « Tout le quartier est raciste. Et je les comprends. » Cerise sur le cocktail : des propos sexistes, parce que tant qu’à déraper, autant le faire en version « pack premium ». Je n’invente rien : il s’en est excusé, invoquant un excès d’alcool. Classique. La faute au verre, jamais au cerveau. Et l’histoire se termine comme une fable belge sur la résilience politique : pas de poursuites, une démission momentanée, puis un retour triomphal à la présidence de Vooruit. La morale ? En Flandre, l’expression raciste et antisémite (H. Brusselmans), avec ou sans alcool, tient de la sacro-sainte liberté d’expression.
Ce refus de condamner l’expression raciste ne vous rappelle-t-il pas ces lâchetés qui précipitèrent la victoire des nazis ? Soulignons à toutes fins utiles que notre champion autoproclamé de l’antifascisme à l’export n’est pas à une incohérence près. En avril 2022, dans Humo (décidément !), il explique, sans vergogne, que lorsqu’il « roule à Molenbeek », il « ne se sent pas en Belgique » ; ajoutant au passage, qu’à Bruxelles, faute d’enseignants, des gens « enseigneraient en arabe » parce qu’ils ne parlent pas français. Remplacer « arabe » par « latino » et vous plongez la plus pure rhétorique trumpienne.
Gauche radicale paradoxale : le fascisme qu’on dénonce et celui qu’on imite
La gauche, au nom du Bien, a parfois ce génie rare : elle réussit à produire des paradoxes si parfaits qu’on hésite entre la satire et le documentaire. Prenez ce nouvel exemple. À Lyon, voilà des antifas qui entendent nous protéger des milices fascistes. Fort bien. Le combat contre la racaille fasciste, chez les Kotek, c’est presque une histoire de famille : deux de nos oncles sont partis dès 1936 combattre les franquistes en Espagne. L’un y a laissé sa vie. Donc, sur le principe, je signe. Le léger souci, c’est que dans l’affaire du meurtre du militant identitaire Quentin Deranque, l’un des sept suspects présentés le 19 février à la justice, un certain Alexis C., est déjà mis en examen pour avoir agressé avec six autres camarades dans le métro parisien, voilà presque deux ans un adolescent juif de 15 ans. Désigné comme « sioniste », le jeune garçon fut giflé avant d’être forcé de crier « Vive la Palestine ». Des antifas peut-être mais alors de tendance Sturmabteilung (SA). À ce stade, ce n’est plus une contradiction : c’est la signature, de cette nouvelle gauche qui flirte par bêtise, opportunisme ou tradition avec l’antisémitisme. Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que l’antifascisme historique, celui du sioniste Léon Blum, celui de 1936, se voulait précisément l’antithèse de la brutalité tribale.
La fermeté verbale, sport national belge
Sinon du côté de la Belgique, rien de neuf sous le soleil. Deux exemples : on apprend que Loïc Nottet, qui devait représenter pour la deuxième fois la Belgique à l’Eurovision, a décidé de faire marche arrière parce qu’Israël y participait. Encore un Belge qui prend des risques ! On apprend aussi que Maxime Prévot, notre ministre des Affaires étrangères rejette catégoriquement l’accusation selon laquelle la Belgique serait antisémite : ce serait, dit-il, faux, offensant et inacceptable. Et, pour bien marquer le coup, il rappelle que la Belgique condamne l’antisémitisme « avec la plus grande fermeté » et que la lutte contre l’antisémitisme, comme contre toutes les haines, est une priorité de l’État. Une priorité, donc. Le genre de priorité si prioritaire qu’elle se passe très bien d’un détail administratif : un véritable coordinateur national de lutte contre l’antisémitisme. La Belgique figure en effet parmi les rares États de l’Union européenne à ne pas en avoir un coordinateur digne de ce nom, sans même parler d’un budget. Mais après tout, pourquoi s’embarrasser d’outils, de moyens, de pilotage, quand on dispose déjà du plus puissant dispositif public : la fermeté verbale. On condamne « avec la plus grande fermeté », on lutte « avec la plus grande priorité » … et on coordonne avec la plus grande légèreté. Comme le dit si bien mon ami et collègue E. Don Divino, il faudrait un remède cheval pour laver les écuries belges d’Augias. Et n’oublions pas que, pendant que vous me faites l’honneur de me lire, le gouvernement israélien poursuit sa politique abjecte de spoliation des terres en Cisjordanie. J’en suis malade.







