Regards n°1223

En Israël, un énième projet de Netanyahou pour contrôler les médias

L’arrivée annoncée du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi à la tête de la chaîne 13 provoque une levée de bouclier des journalistes en Israël. Ils dénoncent une nouvelle offensive de Netanyahou dans sa guerre contre les médias.

Le sauvetage d’une chaîne de télévision devrait toujours être une bonne nouvelle. Pourtant, l’entrée de Patrick Drahi au capital de la société de télécommunication Reshet 13 soulève les critiques unanimes de l’Association des journalistes israéliens. L’achat porte sur une participation progressive de 15% puis 75% au capital, qui le placerait à la tête de la chaîne 13, seconde chaîne privée d’Israël. Fait étrange, son propriétaire, l’oligarque ukrainien Len Blavatnik, a décliné l’offre plus élevée d’un groupe d’entrepreneurs emmené par Assaf Rappaport, le célèbre fondateur de la start-up Wize, vendue à Google pour 32 milliards d’euros. Celui-ci s’engageait à éponger les dettes de la chaîne, y investir massivement et garantir son indépendance. Il lui a été préféré le projet du milliardaire Patrick Drahi, au bord de la faillite et entaché par plusieurs scandales de corruption, mais réputé proche de Binyamin Netanyahou.

L’homme d’affaires franco-israélien n’est pas un inconnu en Israël. Propriétaire d’i24 news, chaîne d’infos qui diffuse en français, anglais, arabe et depuis récemment en hébreu, il est aussi le principal actionnaire de l’opérateur israélien Hot, investi dans la télévision et la téléphonie mobile. Né au Maroc, Drahi a bâti son Empire dans les télécoms avant de s’offrir plusieurs médias et vient d’acheter la maison de ventes aux enchères Sotheby’s. En 2025, le magazine Forbes estimait sa fortune à sept milliards de dollars, le propulsant cinquième homme le plus riche d’Israël. Mais son Empire est bâti sur des sables mouvants. Ou plutôt sur de la dette, selon la technique du Leveraged buyout consistant à acheter une entreprise en l’endettant, puis à rembourser les emprunts avec les bénéfices de ladite société. Un montage légal mais très risqué. Face à l’accumulation d’une dette colossale de 60 milliards de dollars au total, la branche française de son groupe Altice a dû se séparer des joyaux de sa couronne médiatique (BFM TV, Libération, L’Express). On le croyait rangé des voitures, absorbé par l’enquête internationale ouverte sur son groupe pour corruption privée, escroquerie et blanchiment en bande organisée. Or Drahi reparaît en Israël. C’est là où depuis deux ans le richissime globe-trotteur aux cinq passeports (marocain, français, israélien, portugais et christophien) a décidé de poser ses bagages. « La principale motivation de cet accord est-elle son désir d’obtenir une protection politique de Netanyahou en prévision de poursuites judiciaires de créanciers du monde entier ? » interroge le journaliste économique Eytan Avriel dans The Marker.

Le rachat de la chaîne 13 correspond en tout cas à une stratégie de recentrage de Drahi sur la scène israélienne, mais aussi à une réorientation de ses activités. En décembre dernier, Altice a cessé d’investir dans la petite chaîne i24, percluse de dettes, dont le contrôle est passé à la famille Drahi. Les programmes internationaux sont supprimés pour se concentrer sur l’hébreu. Fin février, les derniers journalistes francophones ont quitté la chaîne au terme d’un plan massif de licenciements. Difficile de croire que cela s’arrête là : la petite i24 (moins de 1% d’audience) a vocation à fusionner avec le mastodonte Reshet 13. Opposée à la vente, l’union des journalistes israéliens a déposé un recours devant les tribunaux pour acquisition illégale, déraisonnable économiquement et portant atteinte à la liberté de la presse.

Car pour tous, Netanyahou est à la manœuvre. Une ingérence assumée par Drahi qui couronne des années d’efforts pour plaire au pouvoir. « Le plus étonnant au début d’i24news », analyse le journaliste Itamar Baz dans le podcast du site The 7 eye, spécialisé dans les médias, « est que Drahi n’essaie pas d’entrer sur le marché israélien comme certains à la tête d’une entreprise commerciale. Dès le début, il la présente comme un organe de propagande du pays, même si l’Etat ne le fait pas et lui rend au contraire la tâche difficile d’un point de vue réglementaire. » C’est l’époque où i24news se présente comme « le dôme de fer des chaînes d’info ». De quoi susciter des craintes sur la prochaine ligne éditoriale de la chaîne 13 à l’approche des élections législatives.

L’entrepreneur et le démagogue

« Depuis la fin du XIXe siècle, des entrepreneurs ont perdu des fortunes dans les médias afin de s’offrir une vitrine pour se montrer et défendre une ligne politique », nous explique l’historien et sociologue des médias Jérôme Bourdon, professeur émérite à l’université de Tel-Aviv. « Cependant, on est entrés dans une rationalité politico-économique nouvelle : des oligarques économiques et de très grands patrons, sans opinion marquée, rachètent des médias pour plaire au pouvoir. Le Washington Post, pilier du journalisme américain racheté par Jeff Bezos et désormais aligné sur Trump, en est le parfait exemple. L’oligarque et le dirigeant populiste trouvent des intérêts communs sur le dos des médias. »

Avec Netanyahou, on peut parler d’obsession pour les médias. Ils sont au cœur de son procès pour corruption, fraude et abus de confiance. On le découvre avec son épouse Sara [voir encadré] harceler les magnats de la presse et les rédactions afin d’obtenir une meilleure couverture médiatique. En échange, le Premier ministre est prêt à aller très loin. Ainsi dans « l’affaire 4000 », il est accusé d’avoir promu des réglementations favorables au groupe Bezeq en échange d’une couverture favorable sur Walla !, le premier site d’infos israélien. Dans « l’affaire 2000 », il est accusé d’avoir scellé un pacte avec le patron du premier quotidien national, Yedioth Aharonoth : en échange d’articles complaisants, il a offert de réduire l’influence de son concurrent, le quotidien gratuit Israel Hayom (propriété du milliardaire Adelson, pourtant acquis à sa cause) et même d’adopter une loi limitant la diffusion des titres gratuits.

Le rachat de la chaîne 13 serait pour lui l’occasion de museler une des rédactions les plus critiques à son égard et se débarrasser du journaliste Raviv Drucker, à l’origine de plusieurs enquêtes contre lui. Sans doute rêve-t-il de les aligner sur la chaîne 14 dont il a favorisé la création : une chaîne d’info en continu marquée à l’extrême-droite, axée sur les débats aux relents populistes. Si cela rappelle Fox News, ce n’est évidemment pas un hasard. Comme Trump, Netanyahou carbure à la colère contre la gauche, les étrangers et « l’État profond ».

L’audiovisuel public dans le collimateur

Précisément, l’audiovisuel public est l’objet de plusieurs réformes. La privatisation du département Information de la chaîne publique Kan est en cours. Réputé pour son indépendance dans la couverture de la guerre à Gaza, il pourrait cesser ses activités si aucun acheteur n’est trouvé dans les deux ans. Même fermeture annoncée pour la très populaire radio de l’armée. Ici, aucune logique commerciale mais la volonté encore une fois de museler un média trop libre. Dans le même temps, le Likoud propose de limiter le montant que les agences d’achat d’espace publicitaire peuvent dépenser sur une chaîne ; un projet pensé pour profiter à la chaîne 14. Enfin, le ministre de la Communication Shlomo Kahri compte durcir le contrôle des contenus audiovisuels en créant une nouvelle autorité dont les membres seraient nommés par le gouvernement. « L’audiovisuel public est dans le collimateur », pointe Jérôme Bourdon. « Quand radio et télévision ont été privatisées, l’idée était que la concurrence profite à l’information libre et de qualité. Au final, on observe une inversion : les médias privés, aux mains d’entrepreneurs, sont aujourd’hui les plus politisés tandis que le service public, avec la meilleure information, est jugé trop indépendant par le pouvoir. »

La plupart de ces lois sont en discussion et l’acquisition de la chaîne 13 par Patrick Drahi doit encore passer devant le régulateur des télécoms. Pourtant, chacun le pressent bien. Quand un gouvernement est à l’offensive pour contrôler les médias, tout en menant une refonte judiciaire ciblant les derniers contre-pouvoirs, c’est un test pour la démocratie.

La vie rêvée de Sara Netanyahou

L’histoire pourrait être drôle si elle n’était pas si inquiétante. Sara Netanyahou, 67 ans, a décidé de ne plus faire son âge. Un choix assumé, ferme et irrévocable. Que celle qui n’a jamais voulu inverser le temps lui jette la première pierre ! L’objectif est légitime ; les moyens mis en œuvre le sont moins. Car pour rajeunir, l’épouse du Premier ministre n’a pas recours au sport – trop fatigant – ni aux soins de beauté –trop léger – ni même à la chirurgie esthétique – trop radical. Elle a trouvé la parade. Depuis plusieurs mois, elle fait ajouter un « filtre » rajeunissant à toutes ses photos officielles. Ce procédé lui fait perdre instantanément 30 ans, mais affine aussi son nez, pulpe sa bouche, agrandit son regard. Bref, c’est elle plus jeune et en beaucoup mieux.

L’image est troublante quand elle figure au côté de celle, non retouchée, de son époux, dont les rides et la teinture violette trahissent l’âge. Elle sidère s’agissant d’événements historiques qui requièrent un minimum de décence. Car pour immortaliser une rencontre avec Trump, poser avec un rescapé de la Shoah ou d’anciens otages, Sara Netanyahou veut avoir l’air d’une jouvencelle. Les psychologues auraient sûrement beaucoup à nous dire de cette Dorian Gray inversée, qui vieillit dans la vie réelle mais dont les portraits rajeunissent. A-t-elle recouvert d’un voile noir les miroirs de la résidence du Premier ministre ? Se voit-elle uniquement à travers le filtre de son téléphone portable ?

En ces temps de lutte contre les fake news, l’affaire prend une tournure politique. Les photographes du Bureau de Presse du Gouvernement (GPO) sont las d’être associés à cette manipulation. S’ils ne peuvent rien refuser à la « première dame » comme ces petites mains à qui Staline et Mao intimaient de faire disparaître leurs proches des photos, au moins ne veulent-ils plus être tenus pour responsables. Il en va de leur crédibilité en tant que journalistes. Un compromis vient d’être trouvé. Sur les photos officielles où apparait l’épouse du Premier ministre, en plus de la mention du nom du photographe du GPO, un autre nom est désormais crédité comme auteur : Sara Netanyahou elle-même. Le don d’ubiquité, sans doute.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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