Regards n°1124

L’Algérie et son passé juif

La mésaventure du livre L’Algérie juive. L’autre moi que je connais si peu (Éditions Frantz Fanon) suggère que le passé juif reste tabou Algérie.

La guerre des mémoires persiste entre la France et l’Algérie, où le passé colonial n’en finit pas de ne pas passer, tout comme le passé juif. Depuis l’indépendance, l’histoire juive de l’Algérie est absente du récit national. Paru en septembre 2023 aux Éditions Frantz Fanon, L’Algérie juive : l’autre moi que je connais si peu[1], de Hédia Bensahli, écrivaine algérienne enseignant en France, propose de réintégrer cette dimension constitutive de l’identité plurielle de l’Algérie. Née à Ténès, ville côtière entre Oran et Alger, l’auteure s’appuie sur l’historiographie et sa propre mémoire, familiale et locale, pour évoquer L’autre moi que je connais si peu. Des judéo-berbères antiques à la longue coexistence sous l’Islam, elle exhume les strates du passé juif, cite nombre de faits et figures oubliés (rabbins, poètes et musiciens judéo-andalous, etc.). Elle s’attarde sur la fracture de la colonisation, le décret Crémieux, l’antisémitisme colonial, s’attache aux parcours de jeunes Juifs engagés dans la guerre d’indépendance, insiste sur les biens culturels partagés.

En préface, la romancière franco-israélienne Valérie Zenatti souligne la singularité de l’enquête historique et mémorielle de Hédia Bensahli : « Cette approche me touche particulièrement, car j’ai grandi dans les récits d’une famille juive qui avait quitté Constantine d’un côté, Miliana et Alger de l’autre, quelques temps avant l’indépendance. Ils évoquaient des paysages, des rues, des visages, une langue, des goûts, des plats, une condition sociale, qui étaient racontés comme la matière même de la vie et pas comme une froide abstraction que l’on pouvait analyser. »

En France, certains reprochent à l’auteure d’idéaliser le vivre-ensemble précolonial, de minimiser les tensions liées au statut de dhimmi, de transposer à l’Algérie le mythe de l’Andalousie musulmane, etc. Hédia Bensahli remarque : « Mon essai, à l’origine, devait ouvrir une collection des éditions Frantz Fanon sur les Juifs d’Algérie. Ce n’est pas un traité d’Histoire. J’ai voulu montrer les différents angles de la question, pour inciter d’autres auteurs ou chercheurs à les explorer. Cette recherche doit continuer ! »

« Le contenu porte atteinte à la sécurité et à l’ordre public »

Mais c’est en Algérie que la publication de ce livre se heurte aux dogmes antisionistes du pouvoir algérien. Lorsque les éditions Frantz Fanon organisent une tournée de l’auteure, en octobre 2024, deux rencontres prévues à Tizi Ouzou et Alger sont annulées sous pression d’un député islamiste qui dénonce la préface de Zanetti, « ancienne soldate israélienne », et accuse le livre de « normalisation culturelle avec les sionistes ». Le 14 janvier 2025, les Éditions Frantz Fanon, l’une des rares voix indépendantes et critiques en Algérie, sont mises sous scellés par les autorités pour avoir édité un livre dont « le contenu porte atteinte à la sécurité et à l’ordre public ainsi qu’à l’identité nationale et colporte un discours de haine ». À ce jour, cette situation est inchangée, mais la maison d’édition participe au Salon du Livre Africain de Paris (21-22 mars 2026) et L’Algérie juive figure toujours sur son site1. Héros de l’anticolonialisme et de la solidarité internationale dans la lutte pour l’indépendance algérienne, Frantz Fanon, dénonçait l’antisémitisme, ennemi de la cause anticoloniale, et écrivait « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous » !

Écrit par : Roland Baumann

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