Regards n°1124

La question du soupçon

Une question en apparence innocente peut charrier une suspicion. « Pour qui voteriez-vous ? » demande-t-on aux Juifs à l’approche d’un duel entre l’extrême droite et la gauche radicale. Sous son apparente neutralité, cette question n’est pas sans arrière-plan. Car enfin, pourquoi cette minorité, numériquement infime, est-elle ainsi sommée de se prononcer, comme si elle détenait, dans le secret de ses urnes, une clé décisive du destin commun ?

Cette question dessine en creux l’idée que les Juifs pourraient être les artisans, ou du moins les complices, d’une victoire de l’extrême droite. Comme si pesait sur eux une responsabilité anticipée, une faute préventive. Soupçon sans preuve, car les faits sont têtus. Tout indique que les Juifs européens votent massivement pour des partis démocratiques attachés à l’État de droit. Rien ne permet d’accréditer l’idée inverse. Et pourtant, la question revient, insistante, comme si la réalité devait céder devant une fiction commode.

Nous devons pourtant répondre à cette question biaisée, ne serait-ce que pour dissiper l’équivoque. Dire clairement pour qui nous ne pouvons pas voter. Tout d’abord, nous ne pouvons pas accorder nos suffrages à l’extrême droite car l’antisémitisme est un marqueur fondamental de cette famille politique, même si elle s’efforce aujourd’hui de le contenir ou de le dissimuler. Comme un volcan en sommeil, elle peut sembler aujourd’hui apaisée sur cette question, mais elle peut se réveiller à tout moment et déverser à nouveau sa haine des Juifs.

Nous ne pouvons pas non plus accorder notre vote à la gauche radicale. Son insistance à se dire antisioniste et à constamment délégitimer Israël nous trouble. Cela suscite un réel malaise qui donne malgré tout le sentiment que cette mouvance nourrit un rapport réellement problématique aux Juifs ; ce que Vladimir Jankélévitch appelait un « je-ne-sais-quoi » et un « presque rien » qui finissent par compter et remplir les Juifs d’inquiétude. Or, aucun citoyen, quel qu’il soit, ne peut voter pour un parti qui lui inspire la crainte.

Mais concernant la gauche radicale, il y a autre chose qui est plus préoccupant. Cela concerne l’antisémitisme. Elle utilise sans cesse l’argument de l’instrumentalisation de l’antisémitisme par l’extrême droite (que nous combattons) et par le gouvernement israélien (que nous critiquons) pour en minimiser la portée, le relativiser, l’occulter, voire le nier, et surtout pour justifier sa diffusion au sein de ses propres rangs. Car parler sans cesse de l’instrumentalisation de l’antisémitisme, et si peu de l’antisémitisme lui-même, revient à évacuer la question : ce qui occupe vraiment la gauche radicale, ce n’est pas ce que subissent les Juifs en termes de discours de haine et d’incidents, mais sa propre image.

Ses militants et ses dirigeants en viennent même à décrédibiliser la lutte contre l’antisémitisme qu’ils considèrent comme une entreprise de disqualification de la gauche radicale et de ses combats. Ainsi, ce qui devrait être combattu devient secondaire, et ce qui devrait alerter devient suspect. L’antisémitisme, au lieu d’être affronté avec la même clarté que les autres formes de racisme, se trouve relativisé, excusé, parfois nié, et, dans certains discours, relayé sous des formes renouvelées, puisant indistinctement dans de vieux fonds antisémites, qu’ils viennent de la droite la plus sombre ou de certaines traditions de gauche (le socialisme des imbéciles).

Dès lors, la confiance se brise. Or, la confiance en politique ne se réduit pas à une proximité idéologique ; elle engage quelque chose de plus essentiel : la certitude que, même dans l’adversité, même lorsque cela devient impopulaire, un parti défendra les Juifs. Si certains discours laissent entendre que les Juifs incarnent la domination occidentale ou « blanche » et qu’Israël serait, par essence, une entreprise criminelle (raciste, coloniale et génocidaire), et que la lutte contre l’antisémitisme est une opération stratégique de disqualification de la gauche radicale, alors ce n’est plus seulement une divergence d’analyse : c’est une inquiétude plus profonde qui s’installe. Car ces représentations nourrissent un imaginaire où les Juifs deviennent suspects.

La gauche radicale ne peut pas, sans incohérence, prétendre combattre le racisme et toutes les discriminations et, dans le même mouvement, reléguer l’antisémitisme au rang des faux problèmes ou d’instruments polémiques. À ce jeu-là, ce n’est pas seulement une minorité qu’elle trahit ; c’est l’exigence même de justice.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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