Regards n°1124

Les Juifs, plus racisés que jamais !

Le monde à l’envers, ou plutôt le grand sabbat des consciences renversées. Hier encore, les Juifs étaient voués à la vindicte comme agents du marxisme universel ; les voilà aujourd’hui dénoncés comme suppôts du fascisme. Du judéo-marxisme au judéo-fascisme, le catéchisme change, mais l’hérésie reste la même : la nécessité de souiller le Juif pour pouvoir, ensuite, le retrancher. Car tel est bien l’enjeu, au sens le plus cru du terme : son élimination, non point nécessairement physique, mais sociale, symbolique, civique et ce, au-delà du fait que les Juifs demeurent dans notre pays, les racisés les plus exposés à la violence verbale et physique.

Être juif aujourd’hui, du moins pour un Juif ordinaire, lambda – c’est-à-dire attaché à l’existence d’Israël sans pour autant soutenir son gouvernement – c’est expérimenter jour après jour un régime de suspicion préalable. On ne vous somme pas de porter un signe distinctif mais plutôt de l’enlever. On attend de vous une confession publique, un acte de contrition, un aveu de culpabilité sioniste. Avant de parler, il faut abjurer. Avant d’être entendu, il vous faut condamner cet Etat refuge des rescapés de la Shoah, des Juifs d’Orient et du cauchemar communiste et bientôt de l’antisémitisme « vertueux » de nos voisins. Renier Israël vaut rédemption. Hors de cette pénitence rituelle, point de salut. Sinon ? Sinon vous devenez persona non grata.

Passer à la RTBF relève de l’épreuve initiatique. Publier une tribune dans Le Soir tient du miracle, dans De Morgen de l’impensé. Il existe, certes, de nobles exceptions, de La Libre Belgique à L’Écho mais le sentiment dominant n’en demeure pas moins celui d’un ostracisme rampant, d’une invisibilisation méthodique. Un exemple, j’ai eu l’extrême outrecuidance d’écrire à François Brabant, le rédacteur en chef de Wilfried et ce, pour lui présenter les résultats du dernier sondage de l’Institut Jonathas sur l’antisémitisme en Belgique. On eût pu croire qu’un esprit si attaché au pluralisme, au débat, à la circulation des idées, se montrerait au moins curieux. Que nenni ! Ce grand esprit n’a pas daigné répondre, ni à mon premier courriel, ni au second, pas davantage qu’il y a deux ans, lorsque je mettais en question l’un de ses dossiers dans un esprit pourtant fraternel. Cela peut m’arriver. Wilfried aime les débats, assurément, mais les débats à sens unique, les controverses où l’on choisit d’abord la conclusion, puis les intervenants qui la confirmeront pieusement.

Mais que l’on se rassure : cette sévérité ne frappe pas tout le monde. Les antisionistes de longue date, les vieux dévots du stalinisme défunt, les héritiers flétris du trotskysme de chapelle, les nouveaux procureurs intersectionnels, sans oublier les sionistes honteux, ceux-là trouvent portes grandes ouvertes, micros tendus, tribunes offertes, chaires ouvertes. L’Église antisioniste a ses indulgences, ses prêtres, ses catéchumènes et ses marranes exemplaires. Le plus savoureux, si l’on ose dire, est que les nouveaux inquisiteurs se présentent eux-mêmes comme des persécutés. Ce sont les censeurs qui se disent bâillonnés, les excommunicateurs qui se prétendent exclus, les gardiens du feu qui gémissent d’être privés d’allumettes. Ils invoquent avec componction les forces occultes qui pèseraient sur les campus, les rédactions, les consciences : vous savez bien : le Mossad, cet esprit malin censé gouverner à distance jusqu’aux autorités académiques.

La réalité, elle, est bien moins romanesque et beaucoup plus triviale. Dans nos enceintes universitaires, évoquer l’existence d’un antisémitisme de gauche vous expose à la mort sociale (ULg) ; contester l’usage du mot « génocide » à propos de Gaza, à l’excommunication pure et simple (UGent) ; inviter une intellectuelle franco-marocaine écrivant dans Le Point, à une forme de dégradation facultaire. Je suis moi-même l’objet d’une véritable cabale. Dans certains cercles étudiants, et non des moindres, je suis présenté comme l’un des chefs de file d’une improbable mouvance d’extrême droite, homophobe et sexiste. J’ai beau militer au CCLJ, dénoncer à longueur d’éditoriaux l’extrême droite israélienne, rien n’y fait. Je demeure, à leurs yeux, un sale Juif. Le plus cocasse est que l’extrême droite francophone, toute microscopique qu’elle soit (et fort heureusement), est violemment antisioniste, de Laurent Louis à Alain Escada (Civitas), en passant par Emmanuel Colbrant (Chretien.be), tandis que les discours les plus sexistes et homophobes prospèrent dans les milieux islamistes et palestiniens. Le délire classificatoire a ceci de pratique qu’il dispense de penser : il suffit d’excommunier. Ce qui est permis, ce n’est pas de décrire le réel, mais de réciter la doctrine. Le problème n’est jamais l’antisémitisme lui-même : c’est le fait d’en parler hors du rituel convenu. L’antisionisme n’est souvent que le nom vertueux et démocratique dont se pare aujourd’hui la haine des Juifs. Le vieux fonds antisémite change de vocabulaire mais non de structure.

Depuis le 8 octobre 2023, beaucoup de Juifs ont retrouvé, toutes proportions gardées, quelque chose de ce sentiment d’impuissance qui fut celui des Juifs d’avant la Catastrophe. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : je ne prétends pas que nous soyons à la veille d’un désastre historique comparable. Mais il y a des climats moraux qui réveillent des mémoires longues. Et l’une des plus amères est celle-ci : découvrir que, même au cœur de sociétés qui se proclament vaccinées contre le pire, le Juif redevient très vite celui que l’on somme de se justifier d’exister.

Écrit par : Joel Kotek
Politologue et historien
joel kotek

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