Une comédie populaire peut-elle amener les Juifs d’Europe à entrevoir l’avenir avec un peu plus d’optimisme ? Cela peut se produire et c’est ce qu’ont réussi Éric Toledano et Olivier Nakache avec Juste une illusion. Sous des airs modestes et sans prétention tapageuse, ce film accomplit un petit miracle : celui de désarmer, l’espace de deux heures, le pessimisme qui accompagne les Juifs d’Europe depuis deux décennies. Ce feel good movie met en scène une famille juive sépharade durant les années 1980. Et au lieu de se perdre dans le folklore ou l’assignation identitaire, il aborde des problématiques universelles sérieuses qu’il traite avec légèreté et bienveillance.
Mais l’aspect le plus intéressant ne réside pas tant dans la conception du film que dans sa réception. Car enfin, que voyons-nous depuis plus de vingt ans ? Une montée lente et obstinée de l’antisémitisme, recyclé, modernisé, travesti sous des formes nouvelles mais nourri des mêmes vieilles obsessions : domination, argent, influence occulte.
Et voilà que surgit, presque à contre-courant, un film dans lequel un public majoritairement non-juif s’identifie sincèrement, et sans arrière-pensée apparente, à une famille juive un peu dysfonctionnelle, ballotée par le déracinement, le déclassement social, le chômage, le racisme, le passage à l’adolescence, etc. Rien d’exceptionnel, rien d’exotique. Juste la vie. Et cela fonctionne formidablement bien car dans l’immense majorité des cas, le public applaudit à la fin. Ce qui est rare au cinéma. Il n’applaudit pas une abstraction ni un symbole, mais des personnages incarnés – des Juifs – qu’il a reconnus comme semblables. Ce geste, si simple en apparence, a quelque chose d’inouï dans le climat actuel. Comme si, soudainement, l’écran avait fissuré une perception installée depuis des années.
Cela peut paraitre futile ou insignifiant mais pour un Juif, cela procure un sentiment étrange, presque suspect tant il est inhabituel : celui de ne pas désespérer. Celui de croire, à nouveau, que nous avons encore une place à part entière dans cette société. Non pas une place négociée ou conditionnelle, mais une place évidente, presque banale et ordinaire. Et la banalité, pour une minorité, est peut-être la forme la plus haute de reconnaissance. Tout n’est peut-être pas perdu.
Mais aussitôt, le doute s’insinue. Car il ne peut pas ne pas s’insinuer. On aimerait ne pas se tromper. Croire que ce moment partagé dans l’obscurité d’une salle de cinéma ne soit pas, précisément, juste une illusion. Que le titre ne soit pas une ironie involontaire, ou pire, une prophétie. Car il est toujours possible que la nostalgie et la tendresse se transforment en deux puissants anesthésiants pour fabriquer un écran de fumée. Que le film offre une parenthèse d’identification sans altérer en profondeur les réflexes, les préjugés et les récits toxiques qui continuent de circuler à propos des Juifs avec une aisance inquiétante.
Le cinéma, après tout, excelle à produire des moments de grâce éphémères. La question demeure : que reste-t-il une fois les lumières rallumées ? Si ce film a le mérite déjà immense de fissurer, ne serait-ce qu’un peu, les préjugés antisémites et les discours de haine, alors il aura accompli bien davantage que ce qu’il promettait. Mais s’il ne fait que suspendre, pour un instant, les vieilles accusations qui imputent aux Juifs une responsabilité fantasmatique dans les malheurs du monde alors il ne sera qu’un répit, une embellie trompeuse dans un paysage qui, lui, n’a pas encore changé.
Et pourtant, malgré ce pessimisme dont nous avons tant de mal à nous défaire, nous nous accrochons à cette image : une salle qui applaudit, non pas malgré les Juifs, mais avec et pour eux. Parfois, c’est dans ces gestes simples que commencent les déplacements les plus décisifs. Du moins, c’est ce que nous espérons.







