Dustin Hoffman, en ouverture, et Jean Reno, en fin d’opus, escortent le premier grand rôle de Leo Woodall (Nuremberg) au fil d’une bande son particulièrement travaillée.
Entre polar jazzy, romance, quête d’identité et road movie, on peine à vibrer mais le film se laisse regarder.
Niki White, accordeur de pianos souffrant d’hyperacousie, parcourt les quartiers huppés de New York aux côtés de son mentor Harry Horowitz. Ses interventions dans les somptueux espaces sont l’occasion d’ébaucher une galerie de clients fortunés, de rencontrer Ruthie, une ambitieuse étudiante en composition ou encore Uri, l’agent de sécurité qui bidouille des trucs pas très casher.
La genèse du film ? Du vécu. En 2022, le documentariste Daniel Roher, né dans une famille juive en 1993 à Toronto, remporte l’Oscar du meilleur long métrage documentaire pour Navalny – chef de l’opposition russe, avocat, militant anticorruption et prisonnier politique. Patatras – prix qui le précipite dans une dépression. Anéanti par sa perte soudaine de créativité, il se demande ce qu’il advient de ceux qui se définissent par leur art et qui ne sont plus capables de créer.
La rencontre fortuite avec un accordeur de pianos, qui entretenait une relation poétique et spirituelle avec le son, l’aide à sortir de sa spirale. Le réalisateur se remet à écrire et fusionne, pour son premier film de fiction, l’environnement de l’accordeur avec son épreuve intime : « Avec Le Virtuose, je voulais inviter les spectateurs dans un univers où la musique, le son et le silence façonnent l’identité d’un homme. Le film explore la fragilité de l’identité et la lutte pour retrouver de la joie après une perte. C’est une histoire sur la peur et le courage, que j’ai voulu rendre divertissante. Je voulais faire un film avec de la romance et de la musique, l’ambiguïté morale qui émane des récits criminels, avec une tonalité comique en arrière-plan. » étaye-t-il.
L’environnement sonore traité comme un personnage à part entière
Le titre original du film, Tuner, donne le la : ici, le son est roi. Sans rivaliser avec Orange Mécanique, la bande originale mêle piano, jazz, sons étouffés, musique classique, bruits de foreuses, pulsations et silences. « Dès le départ, l’environnement sonore a été traité comme un personnage à part entière », explique Roher, qui voulait une immersion capable de faire ressentir au public les perceptions du protagoniste. Pour ce faire, il a fait appel à Johnnie Burn, sound designer oscarisé pour son travail sur La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer.
Sur le papier, ce projet ambitieux, servi par des stars du septième art, traite d’un thème intéressant : « Le Virtuose parle de l’expérience humaine face au changement, au deuil et à l’espoir du renouveau. C’est un récit sur les combats invisibles que nous menons et sur les façons inattendues dont nous avançons malgré tout. » défend Daniel Roher. À l’écran, ce medley hétéroclite, les « divertissements » mettent ces questions existentielles à distance. Difficile de palper l’émotion de Niki, antihéros sensible teinté de mélancolie, excepté une belle séquence où il sort de sa réserve et révèle la clé de sa personnalité.
On se réjouira néanmoins de retrouver Dustin Hoffman malgré la circonspection de sa partition. Le rôle paraît taillé sur mesure pour une star de 88 ans, dont la présence, toujours chaleureuse, prime sur le jeu. Soupçon de cabotinage. En son absence physique, on se contentera de son effigie en plastique – façon Elisabeth II qui pivote la main ou chien qui hoche la tête – sur le tableau de bord de sa camionnette. Cela dit, le tandem Harry-Niki fonctionne et touche, quant à la transmission et à la rigueur, à l’art, de leur métier de l’ombre.
S’ensuit une romance passablement crédible entre Niki et Ruthie. La mixité new-yorkaise ravit même si elle est un peu clichée. On verra aussi Lior Raz alias Uri. L’acteur, scénariste et producteur israélien, coauteur de la série télévisée Fauda, caricature ici un impitoyable escroc israélien. Ses échanges en hébreu avec ses sbires (Nissan Sakira et Gil Cohen) couronnent ce trio fine fleur.

Enfin, Jean Reno, monolithique, en chef d’orchestre international de renom, vient fermer la danse avec une séquence inattendue… en lien avec la Shoah.Le réalisateur n’aura vraiment rien mis de côté. Il y a aussi une scène de shiva (semaine de deuil juif) où l’on se retrouve à une encablure de la table chargée de mets, sans pouvoir goûter à la roulade au pavot new-yorkaise et la comparer à celles d’Anvers. Une « frustration » qui résume assez bien le film : les ingrédients amers-sucrés-surs-salés, sont trop nombreux et panachés pour être pleinement savourés. Cela dit, soyez à votre écoute et voyez. Bel été !






