Regards n°1128

Je lis, tu lis, ils écrivent

Myriam Anissimov, Jean & Romain, Éditions Grasset, 293 p.

Il est deux façons pour un écrivain de vivre d’autres vies que la sienne. La première est d’écrire des romans, la seconde des biographies. Myriam Anissimov pratique les deux genres. Elle nous avait déjà gratifiés d’une belle biographie de Romain Gary. Elle revient aujourd’hui sur cet écrivain célèbre en y adjoignant celle qui fut un temps son grand amour, l’actrice américaine Jean Seberg. La gloire la saisit précocement, à l’occasion d’un casting d’Otto Preminger, où Jean, native de l’Iowa, autrement dit de nulle part, fut par ses soins sélectionnée parmi dix-huit mille très jeunes filles pour le rôle de Jeanne d’Arc. Preminger, malgré ce qui fut un cuisant échec, lui confia ensuite le rôle féminin de Bonjour tristesse, d’après le roman de Françoise Sagan. Succès très mitigé. Et puis ce fut le cultissime A bout de souffle de Godard, avec Jean-Paul Belmondo.

Jean et Romain se rencontrent à Los Angeles où Gary est consul de France. Ils sont mariés l’un et l’autre, et les choses sont loin d’être simples, d’autant que Jean est affectée d’un notoire déséquilibre mental, doublé d’appétits sexuels que Romain ne peut pas toujours satisfaire. Et puis alors qu’elle s’ennuie la plupart du temps, lui a besoin de solitude pour écrire, construire son œuvre. Ils ont pourtant un fils, Alexandre Diego, né en juillet 1962. D’un naturel jaloux (il connaissait Jean !), Romain assiste à tous ses tournages, en général de navets, un peu partout dans le monde. Mais, en 1968, après que Jean eut une liaison avec Clint Eastwood, ils décidèrent de divorcer. C’est alors qu’elle tombe sous la coupe idéologique et mafieuse des Black Panthers auxquels elle verse des fonds, tout en étant surveillée par le FBI. Non contente, elle sombre dans l’alcool, diverses drogues. Elle tourne encore de mauvais films, Romain, de loin, prend soin d’elle, mais pour Jean les choses se dégradent. Elle est de nouveau enceinte, d’une fille qui ne survécut pas. La folie dès lors gagne peu à peu Jean Seberg, et Gary est désespéré de ne rien pouvoir faire pour la sauver d’elle-même. C’est cette déchéance que raconte Myriam Anissimov, minutieusement, à la fois avec empathie et sobriété, jusqu’à leur suicide respectif., achevant leur destin pathétique.

Jean-Christophe Attias, Kaddish pour les vivants, Éditions Le Condottiere, 160 p.

« Nomade immobile, écrit joliment Jean-Christophe Attias, exilé sans exil, assis à mon bureau, entouré de mes livres, effeuillant les photos, les légendes, d’où j’imagine que moi-même et les miens sommes issus. » Cet érudit en judaïsme qui ne dit pas les prières mais peut les lire comme il l’avoue lui-même, remonte ici sa lignée paternelle, à commencer par Jacob, marchand de tissus, natif de Tétouan au Maroc, et sa grand-mère Meriem, originaire de Mascara en Algérie (française). Et puis il y a l’autre lignée, la française de souche, charentaise plus exactement, issue du grand-père Louis, pétainiste comme il se doit pendant l’Occupation, garagiste de son état.

De qui Attias tient-il le plus, qui expliquerait sa vocation d’exégète hébraïsant ? Et d’interroger longuement une photo, une seule photo de ses parents, Robert et Colette, avant sa naissance, dont il ne sait rien de leurs sentiments, ce couple improbable, la provinciale catholique qui aurait aimé faire de plus longues études mais lisait les Evangiles en grec et le juif d’Afrique du Nord « distingué » qui lisait quant à lui la Bible en hébreu, jeune couple dont on n’aurait pas misé sur sa longévité, dont les deux traits identitaires se retrouvent dans le nom même de Jean-Christophe Attias. Pourtant, en 1979, à vingt ans, Attias choisira la voie du père. Il devient juif, et même juif orthodoxe, avec sans doute ce sentiment de trahir sa mère, jusqu’à ce sanglot qu’à sa mort, au cimetière, quand il entend le catholique « Notre Père ». Enfin et surtout, venant couronner, justifier, parachever le tout, ce sera la rencontre avec celle dont il partage la vie depuis des décennies, Esther, « l’éveilleuse des matins clairs », historienne comme lui du judaïsme, originaire d’Istanbul, avec qui il écrivit nombre de livres savants, Esther qui fut un temps sénatrice écologiste, Esther vivante entre les vivantes, célébrée ici à chaque page.

Écrit par : Henri Raczymow

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