Dans Le fabuleux piano, Sonia Devillers part à la recherche de l’instrument volé aux Enoch, une célèbre famille juive spoliée et décimée durant l’Occupation. Une enquête intime et historique où un piano disparu devient la porte d’entrée vers une mémoire longtemps enfouie.
On l’avait quittée avec le récit poignant de l’exil familial et l’arrivée en France de sa mère et de ses grands-parents. Dans Les Exportés (Éditions Flammarion, 2022), Sonia Devillers retraçait l’itinéraire de ces Juifs roumains ayant fui la dictature communiste à la faveur d’un troc à peine croyable : Juifs contre machines agricoles et cochons… Une histoire rocambolesque qui donnait à lire la vraie nature du régime de Ceaucescu.
En cette rentrée littéraire, Devillers, voix bien connue des auditeurs de France Inter, est de retour avec un second roman. Un romanquête bien ficelé dans lequel la journaliste part à la recherche d’un objet disparu. Et pas n’importe lequel : un piano fabriqué par la prestigieuse manufacture Érard, en bois de palissandre. Bien qu’il porte un numéro de série, cet instrument volé en 1943 n’a jamais pu être localisé par ses anciens propriétaires, les Enoch, une famille parisienne d’éditeurs de musique décimée pendant la guerre. « J’ai eu envie de savoir ce qui était arrivé à ces gens et à leur fabuleux piano », relate Sonia Devillers. « Ils m’ont tout de suite fait confiance et m’ont confié leurs archives, dont le journal intime de Jacques Enoch, l’un des rares survivants. » L’histoire des Enoch, célèbre famille juive bien introduite dans la bourgeoisie parisienne d’avant-guerre, recoupe par endroits l’histoire familiale de l’auteure, dont le clan passionné de musique classique est également propriétaire d’un piano demeuré introuvable. En cherchant le piano familial, Devillers découvre qu’elle n’est pas seule. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, ce sont des milliers d’instruments qui ont été méticuleusement spoliés, déplacés, maquillés ou revendus par des dignitaires nazis. Une entreprise de pillage systématique, beaucoup plus vaste qu’on ne l’imagine. Rien qu’à Paris, l’historienne Caroline Piketty estime que plus de 2.000 pianos auraient été spoliés.
Plus qu’un piano, une mémoire
Dehors, la guerre fait rage. Grâce aux carnets de Jacques Enoch, on suit au jour le jour l’avancée des troupes allemandes, l’installation du régime de Vichy, la menace qui plane sur les Juifs et son implacable concrétisation. Alors même que l’Europe s’effondre, aussi étonnant que cela puisse paraître, la musique compte encore ; l’humanité persiste à donner de la valeur à des instruments. C’est un des grands mérites de ce livre : au-delà de la trajectoire intime des Enoch, du drame qu’il contient et de la lumière qui en subsiste malgré tout, notamment chez le personnage de leur fils Jacques, le roman éclaire les ressorts complexes de l’attachement à un instrument envers et contre tout. « Il semble absurde, écrit l’auteure, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il semble tout aussi absurde que les survivants de la Shoah se soient donnés du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano ? Et pour les générations suivantes, quand il ne reste rien qu’une inscription au mur d’un mémorial ou un matricule de déporté, qu’importe le piano ? Il m’a fallu me rendre à l’évidence : cela importe. » On comprend que le piano dépasse son simple usage. Il est un objet de transmission, la preuve matérielle d’une existence et, après la guerre, un vestige…

Les Enoch ont tout perdu ou presque : leurs proches, leur maison, leur entreprise. Il leur reste néanmoins ce numéro de série, cette trace infime qui leur permet, aujourd’hui encore, d’espérer retrouver l’instrument. L’enquête gagne encore en ampleur. Elle raconte non seulement le monde englouti des Enoch mais aussi l’organisation du pillage et les circuits de revente et plus encore la manière dont un instrument – violon, clarinette, piano – constitue au fil du temps une mémoire.
Et puis, il y a la musique. Les Enoch étaient éditeurs de partitions et leur histoire croise celle d’un Paris artistique disparu. De cette histoire surgit notamment Les Feuilles mortes, écrite par Prévert et Kosma, puis popularisée par Yves Montand et réinterprétée par Gainsbourg. Saisissant paradoxe et victoire sur l’histoire : en dépit de leur vaste entreprise de destruction et de spoliation, les nazis n’auront finalement pas réussi à faire disparaître certains airs qui nous bercent encore.






